Perspectives de L'Education Populaire
1978
 
Sommaire
Première partie :
ANALYSE DU SYSTÈME ÉDUCATIF ACTUEL
I.- Education et société 1
Il.- Les échecs scolaires 3
III.- Le mythe de l'égalité des chances et l'illusion 9
du soutien
Deuxième partie :
LES ORIENTATIONS FONDAMENTALES
DE NOS PRATIQUES ÉDUCATIVES
1. Les droits et les besoins des enfants et des adolescents 13
2. Une éducation par la réussite 15
3. Une éducation du travail 16
4. Le respect de l'identité personnelle et de la diversité 18
5. Le besoin de s'exprimer librement et de communiquer 19
6. La responsabilité coopérative 21
7. Un autre mode d'appropriation des savoirs 24
8. L'analyse critique du réel 26
9. Une autre conception des programmes et des contrôles 27
10. D'autres techniques et d'autres outils pédagogiques 29
Troisième partie :
QUELQUES ASPECTS DES PRATIQUES ÉDUCATIVES
DE LA PÉDAGOGIE FREINET
Apprentissage de la lecture 33
Observation de la langue des enfants 36
Orthographe 37
Correspondance interscolaire 38
Musique 39
Création manuelle et technique 39
Mathématique 40
Techniques audiovisuelles 41
Architecture scolaire 44
Pratiques d'équipes pédagogiques 45
Quatrième partie :
NOTRE STRATÉGIE ET NOS REVENDICATIONS
I. - Eléments d'une stratégie 49
Il.- Revendications de l'I.C.E.M. pour une éducation
Populaire 61
Au-delà des revendications, mener une action quotidienne
à la mesure de nos exigences 68
VOUS AVEZ LA PAROLE 71
En couverture : photo Pierre Allard - I.P.N.
Avant-propos
Ce numéro spécial de l'Educateur fait le point actuel de nos recherches sur l'éducation populaire.
Lorsqu'au congrès de Bordeaux en 1975 fut mis en chantier ce travail, nous nous donnions pour but :
- d'actualiser les perspectives idéologiques et théoriques de la pédagogie Freinet et du mouvement de l'Ecole Moderne,
- de les préciser en fonction d'une société de type socialiste, impliquant une conception autogestionnaire de l'école remettant en
cause les valeurs du système actuel, notamment la division du travail intellectuel et manuel, les notions de handicaps socioculturels
et de pouvoir hiérarchique,
- de relancer et de promouvoir travaux et réflexions sur la base de nos pratiques éducatives,
- de confronter nos analyses avec celles des parents et travailleurs organisés, des syndicats, associations et partis,
- de dégager des orientations stratégiques et de choisir les terrains de lutte prioritaires,
- de rechercher toutes les convergences avec ceux qui dans tous les domaines, éducatif ou autres, mènent des actions de rupture
avec le système actuel.
Le document qui suit se veut un outil de travail militant à trois niveaux :
- approfondir le débat au sein du mouvement
- permettre la confrontation avec des militants d'horizons divers
- préparer, grâce aux enrichissements apportés lors de ces confrontations, la rédaction d'un livre sur ce sujet qui sera une nouvelle
étape de notre réflexion.
Cette publication dans l'Educateur n'est donc pas un point final mais une étape de notre recherche. La rédaction actuelle vise
d'abord un public militant qui est confronté quotidiennement avec des situations socio-politiques du même ordre. Ce n'est que par la
convergence de ces analyses et de ces actions militantes, qu'on peut espérer une sensibilisation et une mobilisation de l'opinion
publique tout entière. Il s'agit donc d'un outil pour une politique d'ouverture.
Dans l'état actuel de nos travaux, nous proposons aussi ce document comme outil de réflexion interne de confrontation de nos
actions quotidiennes et dont le prolongement doit consister dès maintenant en synthèses théoriques et pratiques. Concrètement
cela se traduira par la publication d'ouvrages dans une collection d'ouvrages dans une collection « Pour l'éducation populaire ».
Le chantier P.E.P.
Le groupe de travail qui a mis au point ce document était animé par Jacky Chassanne et Michel Barré et réunissait Marie-Noëlle
Bonnisseau, Michèle Bouvet, Lucien Buessler, Claudine Capoul, Andrée Clément, Liliane Corre, Jacques Coudray, André Dejaune,
Michèle Delcos, Liliane Duquesne, Alain Eyquem, Pierrette Ferrandi, Simone Heurtaux, Robert Lavis, Paul Le Bohec, Pierre
Lespine, Alain Mary, Christian Poslaniec et Pierre Yvin. Il a bénéficié des apports collectifs d'une trentaine de groupes
départementaux de l'I.C.E.M. comme de la plupart des commissions de travail et d'un grand nombre de contributions individuelles.
Qu'ils en soient tous remerciés.
1
Lorsque C.Freinet, il y a un demi-siècle, dressa une critique sévère du système éducatif et jeta les bases d'une autre
éducation, il se heurta bien vite aux attaques des forces réactionnaires et à la répression administrative qui le déplaça
d'office à Saint-Paul-de-Vence, Mais cela n'arrêta pas son action. Peu à peu se rassemblèrent autour de lui des
milliers d'éducateurs (ils ont choisi ce nom car ils refusent d'être de simples distributeurs de savoir) de tous les niveaux
de l'enseignement public, de la maternelle à l'université. Ils ont créé l'Institut Coopératif de l'Ecole Moderne qui poursuit
la recherche et lutte pour une transformation profonde du système éducatif.
Sans attendre les changements à long terme qu'il sera nécessaire d'entreprendre, ils s'efforcent de changer le style du
travail scolaire, d'instaurer d'autres relations que l'autorité et le cours magistral, d'articuler le savoir sur le VÉCU des
enfants, de donner aux jeunes le droit de s'exprimer et de prendre des responsabilités. Ils agissent pour que
l'école devienne autre chose qu'un lieu de contrainte, d'ennui, d'aliénation. Leur pratique éducative dont cet
avant-projet se veut l'illustration, est une réalité quotidienne qui permet d'entrevoir ce que pourrait être l'éducation
populaire.
L'école, d'ailleurs à elle seule, ne peut offrir les changements que nous souhaitons. Ceux-ci concernent tout autant les
familles, les organisations populaires, les jeunes, c'est pourquoi nous nous adressons à eux. Témoignage d'un courant
significatif de l'éducation moderne, ce texte est soumis à la réflexion de tous ceux qui luttent contre tout système qui
exploite et aliène les travailleurs.
Première partie
ANALYSE DU SYSTEME EDUCATIF ACTUEL
1- Education et société
I.1. - LA REPRODUCTION SOCIALE PAR L'ÉDUCATION
En 1924, Freinet dans un article de Clarté : « Vers l'Ecole du
Prolétariat » dénonçait l'endoctrinement idéologique de l'école.
« Désormais, sous les grands mots de justice, de fraternité, de patrie
ou d'humanité, se cachent les vrais mobiles d'action : les intérêts
capitalistes. »
La pseudo-neutralité, dont se réclame l'école publique, par rapport à
l'école confessionnelle, n'a servi qu'à masquer ses objectifs véritables.
«... Il nous reste, hélas ! trop ancrée encore dans les esprits,
l'hypocrite illusion d'une école qui concilierait par sa neutralité, toutes
les théories pédagogiques et sociales, d'une école au service des
enfants, alors qu'elle n'est en réalité, comme toutes les écoles, qu'au
service exclusif de la classe qui la crée et qui l'administre, illusion qui
pousse les prolétaires eux-mêmes à défendre une organisation dans
son essence antiprolétarienne.» Ainsi s'exprimait encore Freinet, en
avril 1931, dans L'Educateur prolétarien.
Plus de quarante ans après, qui peut nier l'endoctrinement
idéologique par l'école ?
En effet, c'est notamment par le système éducatif que les
sociétés assurent leur continuité. Lorsque le système socioéconomique
est suffisamment stable, l'éducation peut être laissée aux
familles et aux groupes professionnels qui reproduisent naturellement
les structures sociales et les traditions culturelles et politiques. Par
contre dès que ce système évolue, l'éducation apparaît comme l'un
des moyens de maîtriser cette évolution et de favoriser certains
groupes sociaux par rapport aux autres. D'où l'intérêt que lui ont porté
les églises, le patronat puis l'Etat.
Il ne faudrait pas limiter cet intérêt pour l'éducation à la seule
institution scolaire mais également à tout ce qui permet un
encadrement des jeunes (patronages, mouvements de jeunesse,
clubs sportifs, etc.). Il faut se souvenir en effet que le fascisme a plus
pesé sur la jeunesse allemande par le biais des Jeunesses
hitlériennes que par celui de l'école. Ajoutons à cela le souci de
recruter à un âge plus précoce les apprentis (loi Royer), les conscrits
(loi Debré sur le service militaire) en espérant qu'ils seront plus
malléables.
L'intérêt témoigné à l'encadrement des jeunes (soutien accru à
l'enseignement privé, tentative de main-mise du patronat sur les
enseignements techniques et universitaires, politique d'encadrement
sportif axée vers la compétition, actions « éducatives » des C.R.S.,
des armées auprès des jeunes), montre que le concept d'éducation
est loin d'être neutre.
Ce n'est pas seulement par la sélection au sein de l'institution
scolaire que le système éducatif aide à reproduire les structures
sociales, c'est à travers tous les détails de son fonctionnement.
Chacun d'eux a une portée politique.
Nous ne pouvons pas analyser le système éducatif comme un
mécanisme abstrait totalement indépendant des pratiques et des
attitudes quotidiennes des parents et surtout des enseignants. Car
c'est nous, enseignants, que le système de ségrégation et de
sélection utilise pour le faire fonctionner, c'est de nous qu'il attend que
nous notions, classions les élèves, que nous les fassions redoubler
selon des pourcentages qu'il a établis d'avance. C'est par nous qu'il
impose des rythmes d'apprentissage, des méthodes d'acquisition, une
idéologie paternaliste, sexiste, etc.
Quelles que soient les déclarations ministérielles et les instructions
officielles, le système se sert des enseignants pour fonctionner sur les
bases suivantes :
- Le travail scolaire est une corvée obligatoire puisqu'il faut s'habituer
à accepter l'ennui, l'effort sans perspective et à renoncer à tout
plaisir :
2
- Le système est fondé sur l'obéissance, elle-même issue de la peur
(les élèves doivent craindre le maître qui craint l'inspecteur qui craint
le recteur, etc.) ;
- L'expression est bloquée, la communication interdite pour limiter tout
risque de contestation ;
- L'esprit critique est sans cesse étouffé par le dogmatisme
(apprentissage mécanique, respect total du texte écrit, non remise en
cause de la parole du maître) ;
- L'individualisme est stimulé par la sélection et la concurrence (notes,
classements, concours, sports de compétition).
Parce qu'elle craint sa propre remise en cause, l'école escamote
l'analyse du réel, s'efforce de donner aux jeunes l'habitude de vivre
par procuration au lieu de s'engager résolument dans le présent ;
parce qu'elle est au service d'une économie de profit elle organise la
sélection par l'échec.
TRANSFORMER L'ÉCOLE, ce n'est pas simplement lui assurer
les meilleures conditions de fonctionnement, démocratiser
l'accès des sections supérieures, C'EST REMETTRE EN
QUESTION tout ce qui lui permet de reproduire les rapports
sociaux de domination et d'exploitation.
Critiquer le système actuel, ce n'est pas seulement condamner une
structure, c'est aussi refuser d'en être les complices.
I.2. - LA CONDITION DES JEUNES
DANS NOTRE SOCIETE
La technique habituelle des gouvernements qui se sont succédé
depuis vingt ans est de prétendre que, si tout n'est pas parfait, la
situation ne cesse de s'améliorer et ils citent pour preuves quelques
indices parcellaires que démentirait une étude globale. Cette
technique a beaucoup servi et s'il est un domaine où elle a trompé
bien des gens, c'est celui de la condition des jeunes dans notre
société.
« De quoi les jeunes auraient-ils à se plaindre ? pensent beaucoup
d'adultes. N'ont-ils pas plus de chance que nous n'en avions à leur
àge, nous qui avons dû trimer dès quatorze ans, parfois avant, nous
qui n'avions pas comme eux des loisirs, des jouets, des engins
motorisés de plus en plus coûteux, de l'argent de poche ? De nos
jours ne peut-on pas plutôt dire que l'enfant est roi ? »
Nous ne mettons pas en question les difficultés rencontrées lorsqu'ils
étaient jeunes par les adultes d'aujourd'hui mais ne jugent-ils pas trop
vite en se fiant au seul bien-être matériel ? Or c'est l'argument qu'on
oppose sans cesse aux travailleurs : « Il y a vingt ans, vous n'aviez ni
téléviseur, ni réfrigérateur, ni voiture, donc vous êtes plus heureux
qu'alors » et chacun sait que ces biens de consommation peuvent
masquer une aliénation accrue, des conditions de vie et de travail
dégradées, une insécurité plus grande.
Peut-on croire sincèrement que si notre société était organisée
pour l'accueil des jeunes, se produirait la situation actuelle sur le
marché du travail où la majorité des chômeurs ont moins de 25
ans et parmi eux deux tiers sont de jeunes femmes ? De tous temps
ce sont les groupes sociaux les plus défavorisés qui ont fait les frais
des crises. De toute évidence la conjoncture actuelle met en lumière
la situation des jeunes, celle des femmes (les jeunes filles cumulant
les deux handicaps), celle des travailleurs immigrés.
La mobilité de l'emploi, le rejet vers les quartiers périphériques des
logements sociaux ont fait éclater le groupe familial élargi qui
réunissait souvent dans un même quartier grands-parents, oncles et
cousins et de ce fait, ont diminué les recours en cas de défaillances
momentanées ou définitives des parents. L'absence de solutions
éducatives pour la garde des jeunes enfants, la détérioration des
conditions de travail et de transports nuisent de plus en plus aux
relations entre adultes et enfants.
Au niveau des possibilités d'activités libres, la spéculation foncière a
raréfié les espaces verts, devenus pelouses interdites, et supprimé les
terrains vagues qui constituaient autrefois les « terrains d'aventure »
des petits citadins. L'automobile a interdit aux enfants non seulement
les chaussées trop dangereuses mais les places et les trottoirs
devenus parkings. Les constructions collectives généralement mal
conçues, mal sonorisées, limitent la place des enfants à un bac de
sable et à un toboggan. En milieu rural la campagne s'est rentabilisée,
laissant de moins en moins de place aux enfants. D'ailleurs quand
pourraient-ils en profiter lorsque le ramassage scolaire les éloigne de
chez eux la plus grande partie de la journée ?
L'appauvrissement global du milieu éducatif, les phénomènes de
concentration dans les grands ensembles (et même dans les zones
dépeuplées, par le biais du ramassage) rendent de plus en plus
difficile les activités autonomes des enfants et des adolescents. D'où
le refuge passif devant la télévision qui contribue à l'instabilité et à
l'intériorisation de la violence. Les activités encadrées sont mal
acceptées si elles rappellent l'encadrement scolaire. Quant à la
misère sexuelle et affective, si elle n'est pas spécifique des jeunes,
elle les atteint plus durement par les interdits et les impossibilités
auxquels ils se heurtent du fait de leur âge.
Cette situation générale se traduit à un âge de plus en plus précoce
par des réactions de refus et de révolte. Ce qui est dramatique, c'est
l'ampleur des réactions de fuite, des comportements suicidaires. Il y a
certes les suicides vrais, beaucoup plus nombreux qu'on ne le dit,
mais surtout les comportements d'indifférence à la mort se traduisant
selon les cas par la violence gratuite, la recherche délirante du
danger, la fuite dans les drogues.
Le pouvoir tente de marginaliser ces phénomènes et de montrer que
la majorité des jeunes sont contents de leur sort. Mais tous ceux qui
vivent à leur contact permanent savent qu'ils ressentent un malaise
profond de la situation qui leur est faite à l'école, dans la rue, chez eux
et s'ils ne le manifestent pas dans des actions désespérées, ils
réagissent par l'instabilité ou la passivité. Et l'on ne règlera pas un
problème aussi profond par des mesures de répression brutale ou de
neutralisation douce qui ne seraient que deux formes du même
racisme anti-jeune.
C'est notre rôle d'éducateurs que de rappeler, dans une stratégie de
changement social les besoins spécifiques des jeunes avec lesquels
nous nous efforçons de maintenir le dialogue. Le problème est
d'autant plus important que les jeunes, s'ils ont peu de poids électoral,
prendront inévitablement le relais même si les adultes ne les ont pas
préparés à le prendre. D'où leur sensibilisation à certains problèmes
(écologiques, par exemple) ; ils ne veulent pas se trouver plus tard
dans des situations irréversibles impossibles à surmonter.
Il est tout aussi important de ne pas les abandonner avec n'importe
quelle formation face aux graves problèmes qu'ils auront à résoudre
et c'est en cela que nous dénonçons le danger de perpétuer la plus
stupide des formes d'éducation, le conditionnement, et toutes les
formes, rigides ou sophistiquées, du dressage.
I.3. - LA CONDITION DES FEMMES
DANS NOTRE SOCIÉTÉ
On dénonce la société capitaliste, l'oppression des jeunes, celle des
femmes existe aussi et elle apparaît dans l'institution scolaire.
3
Si l'on y regarde de plus près, on s'aperçoit que l'orientation et la
sélection se font suivant les sexes. Les filles sont orientées vers des
métiers « dits féminins », c'est-à-dire sans débouchés, sous-qualifiés,
sous-payés, sans responsabilité ni indépendance ; métiers qui
prétendent utiliser la « vocation naturelle » des femmes :
- rôle maternel -> enseignement
- don de soi -> santé, services sociaux
- instrumentalisation du corps -> hôtesse
- dévouement, raffinement, compréhension -> secrétaire.
Quand elles accèdent à l'Université, on les retrouve en majorité dans
les carrières littéraires sans débouchés sinon vers l'enseignement
(beaucoup de femmes dans les petites classes et de moins en moins
jusqu'à l'Université ; parmi les auxiliaires une majorité de femmes, le
mi-temps pour les femmes qui peuvent alors mieux s'occuper des
enfants, du ménage et dont le salaire ne sera qu'un appoint).
La sélection s'opère par les tests qui orientent les filles ou les garçons
dans les voies déterminées. A cela s'ajoute le fait que les filles ont
parfaitement intégré leur oppression : depuis la maternelle, elles sont
uniquement valorisées dans leur rôle de séductrice et de mère, image
renforcée par les media. Il leur est difficile de remettre en cause toute
cette passivité inculquée depuis leur enfance. Quand elles le font,
elles sont culpabilisées, voire réprimées.
I.4. - L'ÉCOLE SEXISTE
Dès la maternelle, les livres offrent une image stéréotypée de la
famille, allant même jusqu'à reproduire les schémas familiaux àtravers
les histoires d'animaux. Tout cela sous prétexte de sécuriser le jeune
enfant.
Dans les manuels scolaires, de façon insidieuse les schémas sexistes
sont introduits. En voici quelques exemples :
- En mathématiques, on demande de former deux ensembles les
jouets des garçons, les jouets des filles ;
- Pour l'attribut du sujet, on utilise dans un manuel cet exercice : « Qui
est la fée du logis ? C'est la ménagère. » ;
- Pour apprendre à dactylographier, dans des écoles commerciales,
on dicte le texte suivant : « Une bonne secrétaire doit être discrète,
souriante, bien se tenir...»
Leur corps est nié dans la vie scolaire en général, excepté dans des
moments prévus que l'on pourra contrôler. Dans ces moments,
l'espace et les activités nient complètement les désirs des filles. Elles
ne se retrouvent pas dans les valeurs véhiculées dans le sport créé
par et pour les hommes : force physique, résistance, puissance, désir
de se dominer et de gagner, obéissance à une règle, à un code défini
d'avance, obéissance à l'arbître-adjudant. On sait pourtant exploiter le
corps des femmes : combien acceptent d'être majorettes, de faire de
la danse, du patinage artistique ?
Les enseignant(e)s dans l'institution scolaire n'ont pas un rôle neutre.
Ils aident à reproduire les rôles masculins et féminins. Dans un
conseil de classe, on entend fréquemment : « C'est une fille, elle peut
redoubler.. elle se mariera rapidement. »
Dans une Ecole Normale, une élève très bien notée est collée au
C.F.E.N. parce que l'examinateur la trouvait laide : « Elle n'a pas un
physique agréable ... »
On pourrait aussi rajouter les nombreuses remarques humiliantes
adressées aux filles et aux garçons sur leur attitude, les renforçant
dans leur rôle :
- pour une fille, on lui reproche ses habits, ses attitudes masculins ;
- pour un garçon, on le qualifie d'efféminé.
L'Administration utilise les mêmes termes envers les enseignantes,
une institutrice n'est pas assez « maternelle », un instituteur n'est pas
assez autoritaire...
Un instituteur qui ne veut pas s'imposer est mal vu ; mais on demande
aux enseignantes d'être douces et s'il y a du bruit on lui reproche de
ne pas savoir faire respecter la discipline.
Certains hommes doivent alors venir prêter main forte.
Dans l'école actuelle, la fille et la femme sont enfermées dans le
rôle que leur a créé une société régie par les hommes.
I.5. - LES FORMES MODERNES
DE L'OBSCURANTISME
Les forces conservatrices ont souvent la nostalgie de
l'obscurantisme passé. On peut la percevoir sous le thème de la
« revalorisation » du travail manuel : trop de bachelières et pas assez
de plombiers ! Le patronat a toujours préféré pour les emplois
subalternes des formations spécialisées courtes à une formation plus
générale qui assurerait pourtant la mobilité professionnelle dont on
parle tant. Dans l'idéal, les travailleurs ne devraient être que des pions
déplaçables et interchangeables au gré de la conjoncture et qu'on
recyclerait dans des formations accélérées sans leur laisser acquérir
plus de savoir qu'il n'en faut pour les besoins immédiats de
l'entreprise. On s'attache à prouver que les professions manuelles
sont aussi honorables que les autres en faisant semblant d'oublier
que tout le système scolaire est construit sur le mépris des activités
manuelles qui, dans la division capitaliste du travail, ne sont que de
simples tâches d'exécution traditionnellement réservées aux élèves
qui réussissent le moins bien (ces enfants qu'on qualifie de « nonconceptuel
» ou « à l'intelligence pratique »). Un indice : pour qui
prévoit-on des visites de classes ou d'ateliers ? Pour ceux que leur
brillant démarrage scolaire destine probablement à une carrière
d'ingénieur ? Absolument pas, ceux-ci n'ont besoin jusqu'à vingt ans
que d'un solide programme mathématique ; ce type de visites est
réservé à ceux qui quitteront bientôt l'école sans diplôme.
L'obscurantisme élémentaire laissait les êtres dans l'ignorance,
c'est-à-dire qu'ils ignoraient même qu'ils ne savaient pas et de ce fait
restaient sous la dépendance du bon sens fruste ou des traditions.
L'obscurantisme moderne fait mieux. Il assure une légère
supériorité de ceux qui en savent peu sur ceux qui ne savent
rien. Surtout il leur démontre qu'ils en savent trop peu pour
penser et décider par eux-mêmes et qu'ils doivent se fier sans
comprendre à ceux qui, d'après les normes du système, en savent
plus qu'aux.
A cet égard les mass media et le système scolaire jouent
complémentairement un grand rôle dans cette nouvelle forme
d'obscurantisme. La presse et la télévision tablent essentiellement sur
la mise en spectacle de l'information pour attirer l'attention du public,
quand ce n'est pas pour manipuler délibérément les esprits. Pour ce
qui est de l'école, par le biais de ses programmes et son détachement
de l'actualité, elle multiplie les obstacles qui empêcheront d'accéder à
une véritable information correspondant aux besoins. Livré au déluge
quotidien d'actualités et au filtrage de l'information utilisable, l'individu
est partagé entre l'impression de puissance qui émane des mass
media présentes à tout moment en tout endroit et le sentiment
d'impuissance individuelle face à la plupart des problèmes concrets
qui l'assaillent.
L'intériorisation de l'ignorance par chaque individu n'a rien à voir avec
le doute méthodique ni avec l'humilité de celui qui a longuement
exploré les limites de son savoir et de ce fait est conscient de tout ce
qu'il ignore. On chercherait en vain l'humilité dans la pyramide
hiérarchique du savoir, on n'y trouve que des certitudes : la certitude
dans le peu qu'on connaît et la certitude que des gens plus élevés
savent.
4
Il peut paraître sévère d'accuser le système éducatif actuel de ne pas
faire accéder au savoir mais de faire intérioriser l'échec et l'ignorance,
aussi pensons-nous nécessaire d'illustrer cette accusation d'un
exemple : la relation de la personne avec son corps, avec sa santé. A
la fin du XIXe siècle qui est l'orée de l'école obligatoire, la médecine
entre à peine dans son ère moderne. L'hôpital est ressenti comme un
mouroir, les gens recourent moins au médecin, qu'aux remèdes de
bonne femme, aux pratiques des rebouteux quand ce n'est pas aux
neuvaines et aux pélerinages. Un siècle plus tard l'espérance de vie
s'est nettement prolongée, l'hygiène, la médecine, la chirurgie ont fait
d'incontestables progrès. Mais l'éducation là-dedans ? Si elle avait
développé une connaissance raisonnée du corps, une attention au
maintien de son équilibre, on aurait assisté à une diminution des
maladies provoquées par l'homme sur lui-même.
Or on assiste au contraire au développement de tous les troubles que
l'homme provoque sur lui-même par l'abus des médications non
appropriées, les calmants et les somnifères, les laxatifs, les excitants,
les régimes amaigrissants. Est-ce un hasard ? Nous croyons au
contraire que l'école en développant moins l'écoute attentive du corps
que l'admiration béate pour les pouvoirs absolus de la science (voir le
culte de Pasteur dans les images d'Épinal des livres d'histoire) a
développé une mentalité antibiologique de la santé : le corps doit être
capable de dormir, de se maintenir en forme, de maigrir, de s'évacuer
sur commande, presque en pressant sur un bouton, en ouvrant sans
réfléchir un tube de médicaments. Et la preuve que ce n'est pas
l'ignorance qui est la cause d'un tel comportement c'est que les
couches les plus touchées par l'outrance médicamenteuse ne sont
pas les plus illettrées. En fait un certain type d'éducation, loin de
développer une attitude rationnelle vis-à-vis du corps, a au contraire
transféré les comportements fétichistes sur le médecin et surtout
envers les médicaments. La santé a pu progresser, mais la relation de
l'être humain avec son corps s'est aggravée.
Pour nous une éducation sanitaire ne consiste pas à s'en remettre
aveuglément au médecin grand sorcier, à collectionner les
vaccinations ou à surconsommer des drogues mais à prendre
conscience des réalités biologiques du corps humain qui exige
d'abord de nous la cohérence d'une hygiène de vie et implique un
certain nombre de choix dans l'organisation sociale, économique,
politique.
I.6. - LES PROBLEMES ÉDUCATIFS NE SE LIMITENT PAS
A LA DISTRIBUTION D'UN SAVOIR
On pourrait croire que cette notion fait l'unanimité. Le ministère de
tutelle des écoles ne s'appelle-t-il pas « de l'éducation et non plus
« de l'instruction publique » ? Mais il ne suffit pas de le proclamer. A
cet égard, il est révélateur que le ministre dit « de l'éducation » laisse
à d'autre le soin de régler tous les problèmes d'éducation n'entrant
dans le champ strictement scolaire : ceux de la santé et des
handicapés, ceux de la jeunesse et des sports (regroupant la plupart
des activités extrascolaires), de la culture (ce qui est tout de même
paradoxal !) et même de la formation universitaire et de la recherche.
Il faut se résoudre à l'évidence, l'actuel ministère de l'éducation
n'est, quoi qu'il prétende, qu'un ministère de l'enseignement.
Les milieux conservateurs jouent sur le dualisme entre les
professionnels, cantonnés dans un rôle de distribution du savoir, et
les éducateurs naturels que constituent les parents. Ils accordent
volontiers à la famille le monopole de l'éducation sans se soucier des
défaillances dues aux conditions de vie et de travail, à l'éclatement du
couple qui n'est pas exceptionnel et de façon générale à l'absence de
préparation à de telles responsabilités.
Malheureusement la conception restrictive de l'éducation limitée à
l'acquisition d'un savoir n'est pas l'exclusivité des conservateurs. Les
préoccupations éducatives, les choix pédagogiques sont souvent
considérés comme les emballages, somme toute peu importants, d'un
même savoir dont l'important serait qu'il soit du plus haut niveau
possible. Dans cette perspective toutes les pédagogies seraient
acceptables pourvu qu'elles donnent des résultats identiques mais il
reste à définir ce qu'on appelle en éducation les résultats.
I.7. - L'IMPORTANCE DE LA STRATEGIE EDUCATIVE
POUR LA STRATÉGIE POLITIQUE
L'école ne peut à elle seule changer la société. Les praticiens de
l'Education Nouvelle ne sont pas à l'abri de l'illusion pédagogique, du
moins dans l'école telle qu'elle fonctionne actuellement. En effet la
tentation est grande, dès lors qu'on vit isolé ou replié sur soi, sans la
stimulation et la critique coopérative qu'offrent le travail en équipe et
l'ouverture de l'école, de penser que l'action qu'on mène dans sa
classe est l'aspect essentiel, sinon suffisant, de la révolution sociale.
C'est oublier que l'école n'est qu'un des déterminismes éducatifs et
que son rôle et son influence sont d'autant moins grands qu'ils ne sont
pas inscrits dans un dialogue-action permanent avec tous les milieux
sociaux. C'est oublier que l'école est elle-même déterminée dans son
fonctionnement, dans ses règlements, dans ses objectifs, par une
série de textes, d'habitudes, de contraintes qui limitent et contredisent
l'action de tout éducateur progressiste. C'est oublier que le contexte
social et politique, les conditions de travail et de vie des parents
comme des enfants, influencent de façon décisive la formation des
jeunes générations. C'est oublier que, selon l'organisation scolaire et
la volonté politique actuelles, le milieu socio-culturel détermine l'avenir
scolaire de l'enfant et ce n'est pas un hasard si, dans ce contexte, les
enfants en difficulté scolaire sont pour la plupart issus de la classe
ouvrière et paysanne.
C'est pourquoi nous rejetons toute illusion pédagogique. On ne
peut dissocier pédagogie et politique, école et société.
Mais avec autant de force nous ajoutons : il y a place pour le
militantisme pédagogique et éducatif au sein du combat politique, un
militantisme qui ne peut être le fait des seuls enseignants ; et ce
militantisme doit être assez fort pour faire valoir que, sans une
transformation radicale de l'action éducative globale, tout projet
socialiste perdrait de son crédit et de sa force.
Aussi, nous estimons que le combat actuel d'éducateurs
prolétariens doit s'inscrire sur les deux fronts : pédagogie et
politique. Après Freinet, nous le pensons plus que jamais : «Nous ne
comprendrions pas que des camarades fassent de la pédagogie
nouvelle, sans se soucier des parties décisives qui se jouent à la
porte de l'école, mais nous ne comprenons pas davantage les
éducateurs qui se passionnent activement pour l'action militante, et
restent dans leur classe de paisibles conservateurs ».
Les réformes, d'où qu'elles viennent ne peuvent à elles seules
changer l'école. Les prises de conscience se multiplient à propos de
la fonction sélective de l'école ; et ces dernières années, des
avalanches de réformes hâtivement mises au point ont été proposées
sous la pression de cette conscience nouvelle et des refus qu'elle
provoque : ainsi, plus personne n'ose défendre les filières qui se sont
révélées comme des ghettos. Le projet Haby les a supprimées, il
n'existera plus qu'une voie unique : un progrès dira-t-on.
En réalité, il ne suffit pas de tirer un trait sur les classes de transition,
si l'on n'a pas trouvé de solution aux problèmes qui avaient provoqué
leur création. Et la solution ne peut pas être apportée par une réforme
pointilliste alors que ni les conditions de travail, ni la formation des
maîtres ne sont profondément remis en cause. De plus aucune
politique de « rattrapage » ne sera conséquente aussi longtemps
qu'on ne voudra pas remettre en cause la pédagogie dite « normale »,
et que le système des échéances et de l'orientation ne sera pas
5
radicalement modifié.
Répétons-le : les réformes ne changeront pas cette école. Si nous
nous opposons à elles, ce n'est pas pour démontrer à quel point elles
peuvent aggraver la situation du moment, nous ne voulons pas nous
battre pour des formes déguisées du statu quo ; le système
traditionnel n'a de choix qu'entre l'élitisme et le nivellement, nous
refusons ces faux dilemmes : ainsi, que les modalités du bac soient
telles ou telles importe moins à nos yeux qu'une reconsidération
générale du contrôle, moins que l'instauration tout au long de la
scolarité, d'unités de valeur multiples et souples qui ne viseraient pas
à sélectionner par bachotage mais à enregistrer les niveaux
d'acquisition et d'aptitudes dans les domaines les plus divers.
Nous voulons nous situer résolument dans une perspective
d'éducation permanente soucieuse de l'épanouissement de tous.
Les réformes ne changeront pas cette école : les véritables
changements ne peuvent intervenir dans le cadre de décisions
unilatérales, d'autant plus lorsque celles-ci ne visent pas à modifier ce
qui fait l'essentiel du système et sa survie : l'uniformité, la sélection, la
bureaucratie autoritaire. Le changement doit s'effectuer avec les
usagers de l'école, adultes et jeunes, par l'exercice d'un droit à
l'initiative et à l'autonomie gagnées sur l'inertie et la soumission
actuelle, DANS LE CADRE D'UNE ACTION POLITIQUE GLOBALE,
favorisant toutes les pratiques de ruptures dans l'école (expression
libre, pouvoir collectif, équipes éducatives, remise en cause des
fonctions d'autorité comme l'inspection etc.), les considérant non
comme des anomalies à caractère subversif, mais comme les
conditions institutionnelles indispensables à un véritable changement.
Chaque détail éducatif relève d'un choix politique, conscient ou non.
L'éducation est politique.
Ainsi, rejetant l'illusion pédagogique et l'illusion réformiste, nous
affirmons que la démocratisation de l'école bourgeoise est un leurre,
que seule une société démocratique rejetant le profit, l'exploitation et
l'autoritarisme permettra la naissance d'une école populaire, où tous
les enfants pourront développer leurs potentialités.
Et nous affirmons aussi que malgré les conditions de travail difficiles,
l'expérimentation pédagogique dans la perspective d'une éducation
populaire ne peut attendre : les enfants d'aujourd'hui ont besoin
d'échapper aux démarches culturelles stérilisantes et à l'autoritarisme
des adultes. La société socialiste de demain a besoin de terrains
expérimentaux, de références nouvelles pour définir et engendrer des
pratiques sociales et scolaires qui seront extraites des schémas
hiérarchiques et autoritaires inséparables de l'exploitation économique
et la ségrégation scolaire.
Peut-on croire sérieusement que l'on aurait quelque chance de bâtir
un régime social libéré de l'aliénation si l'on continuait à fonder
l'éducation sur l'obéissance à des individus (parents, maitres), sur le
respect de l'autorité physique ou intellectuelle imposée, sur la
compétition et la promotion individuelle ?
Voilà pourquoi, nous voudrions montrer que le système éducatif
actuel n'est pas seulement réactionnaire à cause de l'inégalité des
chances selon les classes sociales ou du caractère tendancieux des
contenus enseignés, mais également et peut-être principalement
parce qu'il crée dès l'enfance des réflexes conditionnés d'individus
ayant besoin de se référer sans cesse à des modèles appris ou de
s'en remettre à un supérieur.
Ces comportements sont provoqués dès le plus jeune âge et quels
que soient les principes théoriques proclamés, à travers une multitude
d'actes quotidiens, en apparence anodins mais qui laisseront des
traces indélébiles dans la vie adulte. Prenons un exemple. Un des
freins à la remise en cause du système actuel est la confusion entre la
jouissance d'un bien et son appropriation. Beaucoup de nos
concitoyens sont sincèrement persuadés qu'il est nécessaire d'être
propriétaire d'un bien pour pouvoir en jouir réellement. Parce que
l'organisation sociale est ainsi faite, les individus répondent à
l'insécurité par la possession et ressentent le partage comme une
frustration. Or il est possible de profiter autant et même souvent mieux
de biens collectifs si le groupe social se donne pour but non de faire
accepter la privation mais de favoriser la jouissance. C'est ce que
ressentent intuitivement certains jeunes qui souhaitent une vie plus
communautaire. Mais leur tentative se heurte à d'énormes difficultés à
cause de leur manque de préparation (absence de réalisme dans les
objectifs, conflits entre des fantasmes communautaires et des
comportements égoïstes) mais aussi des réactions de rejet du milieu
social qui supporte mal cette remise en question de ses postulats.
Cette difficulté de changer de comportement aide au conservatisme
politique (l'épouvantail du collectivisme). Tient-elle à un mystérieux
chromosome de l'appropriation ? ou plutôt à un comportement
appris dès l'enfance ? C'est pourquoi nous mettons en question un
type d'éducation qui manipule côte à côte les individus, chacun
suivant la progression dans son manuel scolaire personnel travaillant
avec son matériel individuel. C'est pourquoi nous voulons utiliser une
démarche éducative fondée non sur l'individualisme et la rivalité mais
sur l'organisation coopérative et l'utilisation commune d'une
documentation, d'un matériel à la disposition de tous.
C'est pourquoi nous mettons en avant tout ce qui ouvre à la
coopération et à la solidarité, au niveau des enfants comme au niveau
des adultes : sortir de la classe, travailler en équipes, ouvrir l'école
aux parents et aux travailleurs, avoir une action sur le milieu naturel et
social sont pour nous des choix ayant une valeur et un impact
politiques aussi essentiels que les structures de l'institution scolaire, le
volume du budget ou la durée de la formation.
Eléments déterminants du projet politique, l'action et le militantisme
éducatifs rejoignent, enrichissent, concrétisent l'engagement politique.
Il. - Les échecs scolaires
De tous les problèmes qui se posent à l'école, et dès le cycle
élémentaire, celui des retards, des redoublements, en un mot, celui
de l'échec scolaire, est celui qui est vécu le plus douloureusement par
grand nombre de jeunes et de parents.
Ces échecs ont un caractère massif. Dès la fin du préparatoire, ils
atteignent 33 %. Les chiffres officiels indiquent également que plus de
la moitié des enfants du C.M.2 ont redoublé une, deux ou trois fois.
6
Par contre, les taux de réussite correspondant aux normes du
système (enfants accomplissant le cycle élémentaire en cinq ans,
élèves quittant l'enseignement obligatoire avec un diplôme ou en
ayant acquis une formation professionnelle, lycéens entrés en
seconde et admis au baccalauréat trois ans plus tard, étudiants entrés
à l'université et en sortant avec une formation et un diplôme au bout
du nombre d'années prévu) sont tellement faibles qu'ils angoisseraient
n'importe quel responsable soucieux de respecter les buts qu'il s'est
lui-même assignés.
Or nos gouvernants ne s'alarment pas outre mesure de cette
situation. Les a-t-on entendu proclamer autre chose que leur
autosatisfaction ? Cela tient probablement au fait que le vrai rôle du
système actuel n'est pas la réussite scolaire mais au contraire la
généralisation de l'échec tout en préservant la sélection d'une
minorité.
Ces échecs ont un caractère ségrégatif : ils touchent pour
l'essentiel (75 %) les enfants des milieux populaires. Des milliers
d'enfants vivent ainsi à l'écart du cursus scolaire considéré comme
normal soit dans des structures ségrégatives caractérisées, soit
simplement dans des fonds de classes cataloguées normales. Dans
le premier cas, ils sont placés dans des sections spécialisées à l'école
élémentaire, dans les S.E.S., dans les Ecoles Nationales de
Perfectionnement. Ils portent l'étiquette de débiles mentaux et sont
souvent l'objet du mépris. Dans le second, ils forment la cohorte des
redoublants qui quitteront l'école sans véritable formation scolaire et
rejoindront sans formation professionnelle la « vie active » où ils
auront peu de chances de trouver un emploi.
II.1. - LE PROBLEME DES APTITUDES
A assister aux empoignades sur ce sujet, on pourrait croire qu'il est
primordial de savoir quelle est en chaque être l'importance des dons
innés inscrits avant la naissance dans les chromosomes et la part des
comportements acquis. Problème qui est loin d'être élucidé chez les
animaux et bien plus complexe chez les humains du fait que tout dans
leur comportement est le résultat de la vie en société. Les enfants
sauvages, perdus en forêt ou séquestrés dès la petite enfance hors
du contact humain sont privés non seulement du langage et de la
pensée conceptuelle mais souvent aussi de la marche debout qui ne
semble pas innée. Tout en l'être humain est produit par
l'interaction de l'environnement sur les structures nerveuses
programmées héréditairement.
Pourquoi de nombreux garçons de la famille Bach ont-ils semblé
hériter des dons musicaux de leur père alors qu'aucune fille n'en a
bénéficié ? Le talent musical, comme certaines maladies, ne
touche-t-il que les hommes ? Ou ne faut-il pas chercher l'explication
dans le système social qui enfermait les femmes dans leur statut
d'épouse et de mère de famille ?
Voyons ce qui se passe dans le domaine des aptitudes physiques qui
sont les plus faciles à cerner. Prenons par exemple l'aptitude à la
course de vitesse qui est certes différente selon les constitutions
physiques (morphologie des jambes, rythme cardiaque, capacité
respiratoire, etc.). Il est certain qu'à la naissance, tous les enfants ne
naissent pas avec les mêmes potentialités mais il suffit qu'on ait
oublié de bander à la naissance un petit pied malmené pendant la
grossesse ou l'accouchement pour que l'enfant vive définitivement
avec un pied bot ; il suffit qu'on le maintienne enfermé pendant des
années dans un espace étroit pour que se trouvent définitivement
compromises ses chances de courir vite. Jusqu'à présent les
sélectionneurs sportifs ne se sont intéressés qu'aux performances
d'enfants courant déjà. Même en admettant qu'il soit possible de
prévoir dès le plus jeune âge, grâce à la mise en ordinateur de toutes
les qualités physiques, quels pourraient être les plus aptes dans
chaque type de course, il resterait à faire le plus difficile : transformer
en gagneur chacun de ces sélectionnés et ce n'est pas pour rien
qu'on parle d'usines à champions. On s'en rend compte aussitôt, le
problème important n'est pas celui des aptitudes reçues à la
naissance, il est de savoir ce qu'on fera à partir d'elles. Sur le plan
sportif, ce peut être le choix de l'élitisme où, par tous les moyens
(dressage y compris, dopage non exclu) on s'intéressera d'abord aux
champions. Cela peut être d'assurer à tous la meilleure condition
physique, même à ceux dont les performances sont médiocres. Le
problème est aussi de décider si l'on abandonnera comme grabataire
le petit qui ne peut même pas marcher ou si on mettra tout en oeuvre
pour lui faire acquérir l'autonomie de déplacement, même si ça coûte
aussi cher que de fabriquer un champion. On sait les prouesses que
la science peut accomplir en faveur de ceux qui sont nés dépourvus
d'une aptitude physique.
Alors que sur le plan des handicaps physiques, on commence à
trouver monstrueux d'abandonner quelqu'un sans l'avoir aidé, c'est
une loi générale du système éducatif actuel que de rejeter des
quantités d'enfants auxquels on n'a même pas donné l'occasion de
manifester une aptitude. Et de ce fait on justifie le constat d'échec : il
est peu probable que l'enfant à qui on n'a pas donné les possibilités
d'un apprentissage parvienne à démentir celui qui le disait incapable.
Certes cela arrive et notamment on trouve parmi les êtres les plus
exceptionnels, d'anciens cancres, des élèves médiocres. Mais on a
trouvé l'objection : il s'agissait de surdoués qui à cause de cela ne
pouvaient suivre le rythme commun !
En fait le problème des aptitudes innées est en éducation un faux
problème. Les enfants naissent avec des potentialités sans doute
différentes mais nul ne peut les déterminer avec certitude et nul ne
peut les modifier. Ce qui compte c'est donc de tout mettre en oeuvre
avec tous les enfants pour développer au maximum toutes les
potentialités et lorsqu'on se heurte à un obstacle chercher les moyens
de le surmonter ou de le contourner.
II.2. LE REFUS DE L'IDENTITE
Tous les systèmes de domination imposent leur impérialisme politique
et culturel, refusant aux individus le droit à une identité personnelle,
et, à plus forte raison, l'appartenance à une personnalité collective
qui ne servirait pas leurs intérêts (la bande de copains, le
groupe-classe, le particularisme régional ou ethnique, la classe
sociale, le groupe philosophique ou politique, le milieu culturel). Le
système éducatif se comporte bien comme un système de
domination. On sait avec quelle férocité l'école obligatoire a
pourchassé les identités régionales, n'hésitant pas à mettre au pilori
(par le sabot accroché au cou) l'enfant qui était surpris à utiliser son
parler maternel. Par la stimulation linguistique que peut donner la
connaissance de plusieurs langues, la richesse des cultures
régionales pouvaient donner une occasion d'approfondissement mais
le problème n'était pas d'épanouir mais d'inhiber tout ce qui ne tend
pas vers le but recherché : la référence à une culture dominante.
Actuellement le processus d'intégration des enfants d'immigrés est de
même nature.
Le système éducatif refuse également aux enfants des milieux
populaires toute identité de classe sociale. Le langage de l'école
n'est pas celui que l'enfant entend dans sa famille. Il n'est pas non
plus celui qu'utilise à longueur de journée la bourgeoisie et il est inutile
d'écouter des enregistrements secrets (comme l'ont fait les
Américains lors du scandale Watergate) pour savoir que l'élite au
7
pouvoir n'emploie pas toujours le langage châtié qu'on entend dans
les allocutions officielles. Il n'empêche que l'enfant des milieux aisés
apprend, lui, le double langage : la langue familière et celle de
l'Académie, l'enfant des milieux populaires est sans cesse rabroué
parce qu'il n'utilise pas le « beau langage ».
Il n'y a d'ailleurs pas que le langage : toutes les références culturelles
sont choisies hors des activités, des réalités du milieu populaire. Il
suffit de feuilleter d'un oeil critique, les livres de lecture, les exemples
de grammaire, les énoncés de problèmes pour sentir à quel point peut
se sentir dépaysé en les lisant un enfant d'ouvrier.
L'école renforce le conditionnement des filles et des garçons à des
rôles sexuels stéréotypés, niant ainsi l'identité personnelle. Tout
concourt à ces stéréotypes : les jeux (la poupée contre le train) et les
activités non scolaires (couture et danse contre bricolage et judo), les
images du statut traditionnel de la mère et du père, de la femme et de
l'homme, dans les manuels scolaires et la plupart des albums pour
enfants.
De plus chaque enfant, chaque adolescent, se voit refuser son
identité de jeune, avec la mentalité psychologique et affective, les
intérêts, les goûts de son âge. En entrant dans le système scolaire il
doit se dépouiller de toutes ses préoccupations personnelles pour
n'être plus que l'élève standardisé. Le plus scandaleux c'est qu'on
prétend ainsi le traiter en adulte alors qu'on lui fait endosser de force
les valeurs et les règles qu'on aimerait lui voir accepter en tant
qu'adulte, mais en lui refusant toute initiative, toute autonomie. Or
qu'est-ce qu'un adulte s'il n'est pas autonome ?
II.3. - L'HYPOCRISIE DU MERITE
Le principal postulat sur lequel repose l'intériorisation de l'échec est :
« chacun réussit selon ses aptitudes et son mérite ». Il n'y a pas
d'autre alternative : ou celui qui a échoué reconnaît son infériorité,
ou bien il doit adrnettre qu'il n'a pas fourni l'effort nécessaire. Et
le système éducatif développe une idéologie de l'effort qui n'est pas
innocente. Nous qui adoptons l'objectif de Freinet : une éducation du
travail, ne condamnons pas en soi l'appel à l'effort, encore faut-il
dépasser l'aspect superficiel des choses.
S'il est un enfant qui vit dans un milieu plus habitué à l'effort qu'à la
facilité, c'est plus celui des milieux populaires que celui de la
bourgeoisie, car il sait, selon le dicton, que les alouettes ne lui
tomberont pas toutes rôties. On pourrait donc penser qu'il va mettre
plus d'acharnement à réussir.
Ce serait oublier le contexte dans lequel s'exerce cet appel à l'effort.
Le réalisme des milieux populaires oriente toujours l'effort vers des
objectifs concrets, généralement utilitaires, nettement circonscrits
(pour les filles, ce réalisme joue généralement à l'inverse de la
réussite scolaire, la place traditionnelle de la femme se trouvant au
foyer pour entretenir la force de travail incarnée par l'homme). Or les
objectifs proposés par l'école sont toujours abstraits, détachés de
toute réalité ; même lorsqu'ils ont des aspects utilitaires, ceux-ci sont
soigneusement placés en arrière-plan. Oubliant que la science pure a
souvent été stimulée par la technique, on considère comme impure
toute référence à la science appliquée. La connaissance semble un
exercice totalement gratuit sans utilité pratique. L'enfant demande-t-il :
« à quoi sert-il d'apprendre cela ?», on lui répond : « tu verras cela
plus tard ». Curieusement on exige l'effort pour découverte de la
connaissance pure qui n'aurait d'autre motivation que le plaisir, et, on
le sait, le plaisir est honni sous toutes ses formes. A tel point que
beaucoup d'enseignants et de parents trouvent suspect que, dans un
autre contexte éducatif, les enfants aient plaisir à aller à l'école :
« N'est-ce pas la preuve évidente qu'on n'y travaille pas ?»
Il nous semble nécessaire de prendre en compte l'ennui à l'école
parmi les facteurs de ségrégation car il accélère le décrochage des
enfants des milieux populaires (voir l'utilisation faite par la loi Royer du
ras-le-bol des adolescents, voir les abandons en cours d'année et
notamment le jour du seizième anniversaire).
L'enfant de milieu populaire, sans objectif réaliste à son effort et sans
la motivation du plaisir, n'a d'autre stimulation que la perspective de
réussir. Et sur ce plan, il est très largement infériorisé par rapport à
l'enfant de milieu plus aisé qui fait l'objet de stimulations beaucoup
plus efficaces. On sait à quel point il est parfois difficile de persuader
certains parents ouvriers d'orienter leur enfant vers le second cycle
même avec une bourse, tant ils sont persuadés que ce n'est pas fait
pour eux. Ainsi se constituent en fait dès le C.P. deux réseaux
séparés Primaire-Professionnel pour les enfants de milieux
populaires, Secondaire-Supérieur pour les enfants de la bourgeoisie
comme l'ont montré Beaudelot et Establet dans L'école capitaliste en
France. La cohabitation momentanée des enfants dans les mêmes
sections ne change statistiquement rien à leur avenir.
Il faut voir avec quel acharnement sont soutenus les enfants des
milieux favorisés. Pour eux l'échec est une telle aberration que s'il se
produit malgré tout, il peut entraîner des traumatismes graves et
pousser jusqu'à la névrose l'enfant et parfois les parents qui se
demandent ce qu'ils ont fait pour engendrer un pareil monstre.
Lorsqu'ils échouent, les enfants intériorisent leur échec. («J'étais trop
bête », ou « Forcément, je fichais rien à l'école ».) Le système les
aura préparés à se résigner et à reconnaître la supériorité
« objective » de ceux qui ont réussi, masquant ainsi la réalité sociale
de l'échec. Lorsque l'enfant d'ouvrier réussit, il est amené à renier les
valeurs de sa classe sociale.
II.4. - LES FILTRES DE LA SELECTION
Les multiples niveaux du système éducatif sont conçus comme autant
de bassins de décantation où l'on filtrera les « meilleurs », c'est-à-dire
les plus conformes aux normes du système. Pratiquement chaque
année un filtre : un examen ou ce qu'on appelle un « palier
d'orientation » ou un passage de classe. Pour maintenir une tension
suffisante on procède même en cours d'année à ce qu'on appelle par
euphémisme « changement d'orientation » ou « entrée dans la vie
active » (c'est-à-dire parmi la masse des jeunes chômeurs).
Ceux qui ont franchi un filtre savent que, grâce au système, ils ont
acquis un certain pouvoir (même si ce n'est que de continuer vers un
autre filtre), pouvoir qu'ils auront le réflexe de protéger contre ceux
des couches inférieures et ceci explique les réactions de défense d'un
grand nombre d'enseignants qui, loin de partager volontiers leur
savoir en se mettant à la disposition des jeunes, protègent fébrilement
l'autorité que leur confère ce savoir. Leur bonne volonté personnelle
n'est pas en cause, mais ils subissent les conditionnements d'un
système dont ils ne peuvent se libérer qu'en le remettant en question.
8
Le couronnement de cette pyramide hiérarchique est assuré par les
grandes écoles et à ce niveau règne la polyvalence absolue des
compétences que l'on dit impossible aux échelons inférieurs :
énarques et polytechniciens constituent une caste de technocrates
dont le rêve serait, d'assurer les véritables pouvoirs par-delà des
fluctuations politiques. Cette « élite » se contente mal de
responsabilités administratives et on la trouve dans les états-majors
politiques et il n'est pas exclu que certains jeunes loups compromis
dans des participations directes au pouvoir, se dédouanent au dernier
moment en changeant d'étiquette politique avec la souplesse que leur
confère le postulat de leur compétence.
L'ensemble de l'échafaudage tire sa cohérence de l'hésitation ou du
refus de chacun à contester le système de peur de remettre en
question sa propre place dans la hiérarchie. Si le contestataire se
trouve dans les échelons intermédiaires, on le neutralise au nom de
son « incompétence ». Mais il arrive parfois qu'une personnalité
reconnue par sa compétence au plus haut niveau, se mette à
contester quelque chose du système. Si c'est au plan des idées la
marge de tolérance est assez large, on garde l'espoir de récupérer
celles-ci en les déformant si c'est nécessaire. Par contre si le
contestataire « de haut niveau » s'attaque à des problèmes concrets,
la réaction ne se fait pas attendre. Quels que soient les gages
accordés précédemment par le pouvoir, il cesse de mériter la
considération que lui valait sa compétence pour n'être plus, hors de la
hiérarchie, qu'un individu comme les autres (quand il n'est pas
catalogué : arriviste, vieillard gâteux ou mandarin jaloux, ce qui, on le
sait, n'existe jamais au sein de la hiérarchie). On peut le voir
clairement dans le débat écologique où seuls les experts orthodoxes
bénéficient du poids de leur compétence, même si cette compétence
ne s'applique pas au domaine débattu, c'est ainsi qu'un ingénieur
E.D.F. pèse plus lourd qu'un chercheur atomiste dans le débat
nucléaire.
C'est ce mécanisme qui lie le savoir au pouvoir technocratique
qu'il nous semble nécessaire de remettre en cause dans ses
fondements même.
II.5. - LES DIFFICULTÉS D'ACCÈS AUX SAVOIRS
Si le but du système éducatif était, comme on le proclame, de diffuser
au maximum les savoirs, celui-ci ne multiplierait pas les obstacles, les
chicanes de tout genre qui constituent un frein au désir de savoir.
Tout d'abord les programmes linéaires. Alors que les connaissances
humaines constituent un immense tissu avec de multiples
interconnexions, le savoir scolaire est toujours présenté par segments
linéaires ayant un ordre différent et totalement indépendants les uns
des autres : le programme de mathématique n'a aucune relation avec
celui de physique, celui de littérature aucune avec celui d'histoire, etc.
Or ce découpage ne correspond àaucune réalité. Si certains concepts
sont nécessaires dans la construction de certains raisonnements, il
est faux qu'il y ait dans la connaissance un ordre préétabli. La
formation de la science n'a pas suivi un cheminement linéaire et le
prétexte de gagner du temps en évitant les tâtonnements qui ont
permis toutes les grandes découvertes est fallacieux lorsqu'on voit le
pourcentage d'échec de ce type d'enseignement.
En réalité ce découpage en segments a pour effet d'inhiber sans
cesse le désir de connaître. Si la curiosité de l'enfant se tourne vers
un sujet, il arrive bien souvent qu'on lui réponde « ce n'est pas au
programme, tu étudieras ça plus tard », ou bien « tu ne seras pas
capable de comprendre si tu n'as pas au préalable suivi tout ce
cheminement » et les connaissances préalables sont tellement
éloignées du sujet qui suscite la curiosité que bien souvent l'enfant
renonce, ce qui permettra aux enseignants de conclure que c'était là
un intérêt superficiel. Alors que, nous le savons bien, quand se pose à
nous un problème concret, il nous arrive de remonter à des problèmes
théoriques lorsqu'ils sont sont seuls capables d'expliquer la réalité.
La distance au savoir est toujours maintenue par le jargon, les
définitions et les symboles. Certes il est normal que les spécialistes
jugent préférables de standardiser leur vocabulaire pour savoir avec
précision de quoi ils parlent (ce n'est pas toujours le cas, hélas !).
Mais cette normalisation est un aboutissement alors qu'on en fait
généralement un préalable... Avant d'entrer dans le vif du sujet il faut
subir de fastidieuses leçons de vocabulaire d'autant moins
assimilables qu'elles sont préalables. Et la plupart du temps le
principal obstacle à la connaissance, c'est l'impossibilité de retrouver
la signification des termes, des symboles qu'on rencontre à chaque
ligne ; il suffit d'en ignorer un seul pour être bloqué dans sa
progression.
L'outil caractéristique de cette distribution des connaissances, c'est le
manuel scolaire. Il prétend contenir les connaissances nécessaires
et suffisantes à un certain niveau. Il doit suffire à tout et à tous. Il n'est
pas un guide de travail conseillant des expériences, des lectures, des
confrontations de documents ; il contient tout, il dispense de tout le
reste, il est l'antibibliothèque.
Faut-il s'étonner que, devant tant d'obstacles rencontrés avant de
parvenir aux réponses utiles et utilisables, beaucoup de jeunes se
découragent en chemin et en majorité ceux que leur milieu familial ne
peut soutenir dans le dédale incompréhensible du savoir scolaire ?
Un siècle sépare ces deux pages de manuels : malgré les changements, une étrange continuité de la niaiserie.
9
III. - Le mythe de l'égalité des chances
et l'illusion du soutien
Notre société a vécu longtemps sur le mythe d'une école
« libératrice » selon lequel il suffirait de dispenser aux gens un certain
savoir pour en faire des êtres libres. Certains républicains sincères
ont partagé aux débuts de la Ille République ce mythe d'une institution
juste dispensant à tous les jeunes la même culture dans les mêmes
conditions d'apprentissage. Apparemment, quoi de plus neutre et de
plus égalitaire ? Si les uns réussissent et les autres échouent, ce n'est
pas l'école qui en est la cause, mais les qualités morales et
intellectuelles de ceux qu'elle instruit...
Nombreux encore sont les Français qui adhèrent à ce jugement
renforcé par le fait que la réussite scolaire ne semble pas réservée
aux enfants des classes sociales privilégiées : n'y a-t-il pas des
enfants de milieux prolétaires qui accèdent aux plus hautes fonctions
? Voilà bien une constatation qui contribue à créer l'illusion de l'école
émancipatrice et promotionnelle. L'observation de la réalité prouve
cependant que ce sont les enfants des familles aisées qui réussissent
à l'école et accèdent en grande majorité à l'université fréquentée par
moins de 5 % des enfants de la classe ouvrière et paysanne.
L'observation montre que parmi les filles qui accèdent àl'université, un
grand nombre abandonnent leurs études et cherchent un travail
exigeant moins de qualification afin de permettre au mari d'aller au
bout de son cursus universitaire.
On ne peut nier qu'il existe des inégalités de développement dues à
des conditions de vie imposées par la société capitaliste, conditions
de vie matérielles, affectives, nuisant au développement physique,
intellectuel de l'enfant, conditions de vie qui entravent chez certains
enfants le désir même de grandir. Dans ce contexte a pris naissance
et s'est développé le thème de l'égalité des chances : une société
juste doit donner à chaque individu les mêmes possibilités d'accès à
une réussite scolaire et professionnelle. Longtemps développé par les
milieux progressistes dénonçant la fonction inégalitaire de l'école, ce
discours est aujourd'hui tenu par le pouvoir lui-même : on peut en
déduire que s'il s'agit de promouvoir l'égalité, c'est donc que l'inégalité
existe bien.
Mais s'agit-il de confondre la lutte à mener contre les inégalités
avec la lutte pour une soi-disant égalité des chances ? Car aura-t-on
réglé le problème de l'inégalité lorsqu'on aura amené la même
proportion d'enfants issus de milieux sociaux différents à une réussite
scolaire comparable ? Lorsqu'on aura ainsi modifié la règle du jeu de
la loterie sociale, aura-t-on pour autant aboli la loterie elle-même ?
L'école, les diplômes n'auront-ils plus pour fonction de justifier une
hiérarchie sociale, donc une inégalité sociale ?
III.1. - LE MYTHE EGALITAIRE
Nous devons dénoncer l'ambiguïté, mieux : la mystification du thème
de l'égalité des chances car il est associé à une vision politique et
scolaire qui ne s'est pas détachée des notions de norme, de
handicap, de compétition, de commandement hiérarchique...
Au plan scolaire, cela se traduit par la mise en couvre de pédagogies
de compensation systématique qui ont leur origine dans la conviction
qu'il y a les enfants à qui il manque quelque chose - les handicaps
socio-culturels - et les autres. A cet égard, il est remarquable que
l'école maternelle soit devenue, elle aussi, un lieu de ségrégation par
l'institution de classes d'adaptation... Ainsi, ce n'est pas le respect
de l'enfant qui est le souci premier des enseignants, mais le
respect de la norme, de la règle. Ceux-ci, à leur insu ou en
contradiction avec leurs choix politiques, servent le plus souvent la
hiérarchie sociale en cautionnant et en renforçant les hiérarchies et
les clivages culturels. Les pédagogies de compensation systématique,
justifiées par l'idéologie de l'infériorité des enfants des classes
populaires, ont pour conséquence évidente de légitimer la course
d'obstacles qu'est l'enseignement. En outre, que signifie égaliser les
chances dans le contexte scolaire, si en bout de course il y a encore
et toujours le pouvoir et l'argent pour les uns, la dépendance et
l'exploitation pour les autres ?
Car au plan social, à l'issue du cursus scolaire, l'inégalité de salaire,
de pouvoir, de dignité professionnelle est une réalité qui montre
de quelles chances on parle : celles d'appartenir à l'élite sociale et
culturelle. C'est une réalité de la société capitaliste. Cela risque d'être
aussi une réalité de la société socialiste si elle ne vise pas l'abolition
des privilèges découlant de la division du travail. Et l'on sait que ces
privilèges sont actuellement justifiés par les hiérarchies culturelles
entretenues et sanctionnées par l'école dont c'est l'une des fonctions.
On le voit, l'ambiguïté du thème de « l'égalité des chances » tient à la
philosophie qui sous-tend cette aspiration : l'enfant, et l'adulte qu'il
sera, sont toujours considérés comme objets et non comme
personnes ; on exige encore des enfants qu'ils s'adaptent,
uniformément à un système scolaire rigide et de ce fait sélectif par
nature, on prépare les adultes à accepter passivement la place que
leur « mérite » ou la « fatalité » leur assigne dans la société.
Nous nous opposons quotidiennement à cette entreprise de
normalisation des enfants et des jeunes qui conduit nécessairement à
l'échec massif de nombre d'entre eux et particulièrement de ceux qui
sont issus des classes populaires. Il n'y a pas un enfant type, un
enfant norme inventé par les psychologues et les pédagogues, mais
des enfants, de milieux aisés comme de milieux prolétaires, avec les
joies et les drames qui sont ceux de tous les enfants, avec les
injustices ou les privilèges qui sont ceux de leur milieu social d'origine,
des enfants semblables et différents à la fois. Semblables par leurs
potentialités, leur désir de vivre, de jouer, de créer, d'aimer, d'être
aimés... Différents par l'affection reçue, l'ambiance et le confort du
foyer, la situation parmi les frères et soeurs, la disponibilité des
parents, l'alimentation et la culture données par le milieu,
l'appartenance de classe...
Il n'est pas dans nos intentions de nier la réalité de l'exploitation vécue
par les classes populaires, et de leurs effets sur le développement
des enfants mais nous ne pouvons accepter qu'on assimile des
différences socio-culturelles à des handicaps, à des manques.
On admettra facilement, parce que ce sont des évidences, que sont
rangés sans nuances dans la catégorie des handicapés
socio-culturels, des enfants aux situations fort diverses, que des
différences momentanées sont enregistrées par l'école comme des
10
manques irrémédiables (ce qui se traduit et se trouve renforcé par les
slogans psychologiques fixistes et quantitatifs du type : « tout se joue
avant six ans »... Intelligence et précocité ne doivent pourtant pas être
confondues. On admettra enfin qu'on ne peut considérer sous un
angle pathologique un problème qui touche plus de 60 % des écoliers
de France (voir les recherches du C.R.E.S.A.S.) : ces écoliers sont-ils
des « cas » ou n'est-ce pas plutôt l'école capitaliste qui, par son
organisation et son niveau d'exigence, constitue un milieu
pathogène ?
Ce serait à l'école de s'adapter à la diversité des enfants et non
l'inverse. Le droit à la différence est un principe fondamental de
l'école populaire. Instaurer une école égalitaire, c'est reconnaître,
accepter les différences en favorisant toutes les stimulations, toutes
les valorisations qui naissent d'une vie de groupe coopératif. Cela ne
peut se concevoir que dans une société égalitaire animée des mêmes
préoccupations.
Aussi, pensons-nous, l'égalité des chances n'est qu'un mythe et l'idée
d'égalité tout court le sera tant que l'école continuera d'accueillir et de
traiter les enfants comme s'ils étaient semblables, comme s'ils avaient
les mêmes références idéologiques et culturelles, les mêmes vécus
affectifs, le même désir de grandir, les mêmes cheminements et les
mêmes rythmes d'apprentissage.
De même, la lutte contre l'inégalité sera un vain mot tant que l'école
valorisera les enfants qui parlent le « beau » langage et le
comprennent dévalorisant du même coup les autres ; tant qu'elle
n'offrira que des activités coupées de la réalité quotidienne vécue par
chacun ; tant qu'elle niera la diversité des modes de réussite et de
réalisation de soi en hiérarchisant disciplines fondamentales et
matières mineures ; tant qu'elle empêchera l'expression des désirs et
de l'identité culturelle de chacun ; tant qu'elle culpabilisera en
prétendant les compenser des « handicaps » qui sont avant tout
l'indice d'une profonde allergie au vécu scolaire et n'existent que
parce que le modèle et la référence culturels implicites sont et
demeurent l'enfant de famille bourgeoise.
III.2. - LE FORÇAGE DU RYTHME D'ASSIMILATION
Une caractéristique du système éducatif est de contraindre tous les
enfants à suivre à tout moment le même rythme. Lorsqu'on reconnaît
les méfaits d'une telle pratique, c'est généralement pour dire « il
faudrait mettre les lents avec les lents et les rapides à part », créant
par les filières ou les groupes de niveaux plusieurs voies séparées.
En réalité il n'existe pas de catégories distinctes : les lents et les vifs,
les précoces et les retardés. Tel enfant peut être moins rapide à
assimiler certains apprentissages parce que le sujet l'intéresse peu,
lui paraît incompréhensible et coupé de sa réalité. Il peut être
momentanément fatigué par un effort fourni ailleurs ou auparavant ; il
peut être accaparé par d'autres préoccupations qu'elles soient d'ordre
social (chômage, problèmes financiers angoissants) ou d'ordre
relationnel (conflit familial).
De toutes façons il n'est pas possible d'imposer sans dommage un
rythme unique à un groupe d'enfants quel qu'îl soit. Il n'existe pas de
classe homogène où tous les élèves progressent d'un même pas. Il
est nécessaire que chacun puisse travailler à son rythme selon le
moment. Cela ne signifie pas qu'on abandonne chacun à sa pente
naturelle, ce qui serait une façon d'entériner implicitement les
différences de stimulations qui s'exercent sur chaque enfant. Le milieu
éducatif doit être le plus riche et le plus stimulant possible mais cela
n'implique absolument pas l'assujettissement à un rythme commun.
Comme ce thème des différences de rythme d'assimilation a été
insidieusement utilisé pour justifier certaines formes de ségrégation, il
est nécessaire de nous situer par rapport au C.P. à deux vitesses.
Pour nous, l'expression : « savoir lire au bout d'un an de C.P. » est
vide de sens, elle recouvre selon les classes des réalités totalement
différentes et il nous semble vain de prétendre assujettir tous les
enfants à l'apprentissage en un an. Mais la solution n'est certes pas
de déclarer : l'apprentissage se fera en deux ans sauf pour les élèves
précoces qui le suivront en un an. Les retardés deviennent non--
précoces mais cela ne change rien à la mentalité ségrégative. Dès le
premier trimestre, parfois avant l'entrée en C.P., on commencera à
sérier ceux qui apprendront en un ou deux ans. Mais, au fait, pourquoi
des tranches indivisibles d'une année ? Pourquoi n'apprendrait-on pas
à lire en six mois ou en treize ? Pourquoi ne reconnaît-on d'alternative
en fin d'année scolaire qu'entre le changement de section et le
redoublement ? Pourquoi ne traiterait-on pas le problème sous l'angle
d'un cycle de trois ans (entre cinq et huit ans par exemple) consacré à
un certain nombre d'apprentissages de la lecture ? On éliminerait parlà
pas mal de forçages, de blocages et d'échecs.
III.3. - LES DANGERS DE LA NORMALISATION
Dès lors qu'un système est fondé sur la sélection et la ségrégation,
l'intérêt qu'il porte aux « inadaptés » ne peut être que suspect et c'est
ainsi qu'il faut comprendre l'émotion soulevée à l'annonce du
dossier scolaire préconisé par le ministre Haby.
Par delà les proclamations de défense des libertés, le pouvoir
politique et les pouvoirs économiques multiplient la mise en fiches de
la population. Qui que nous soyons, nous avons tous quelques fiches
à notre nom dans différents fichiers et il suffit de rapprocher les
matricules (I.N.S.E.E. - Sécurité Sociale) pour cumuler les
renseignements dispersés.
Ces fiches, apparemment destinées à faciliter l'orientation ou le
recyclage d'un individu, contribuent à en dresser le profil détaillé par
référence aux normes reconnues et l'on sait que dans le système
actuel, cela joue toujours à l'encontre de l'individu non conforme. C'est
ainsi que des adolescents qui allaient être embauchés dans une
entreprise ont vu leur candidature refusée dès qu'ils ont remis leur
certificat de fin de scolarité où était mentionné l'établissement (ou la
section) pour inadaptés qu'ils fréquentaient. C'est pourquoi nous
condamnons le fichage.
Une meilleure connaissance du passé des élèves ne joue pas
forcément en leur faveur dans le système actuel. Les études sur
« l'effet Pygmalion » ont montré que des élèves catalogués, sans
raison objective, comme supérieurement intelligents finissent par le
justifier dans leur réussite scolaire alors que, par contre, l'échec se
trouve renforcé si l'enseignant est persuadé d'avance que l'élève a de
fortes chances d'échouer. Déjà il est courant que, dans un conseil
d'orientation la profession des parents contribue à la décision sur un
cas litigieux ; on n'élimine pas d'office un enfant d'ouvrier mais on
pose le problème ainsi : son niveau est très moyen, il ne pourrait
réussir au second cycle qu'avec un soutien ferme ; sa famille ne peut
le lui assurer, donc l'échec est prévisible ; mieux vaut l'orienter
autrement « dans son intérêt ». Et, en toute bonne conscience, on
oriente un certain nombre d'élèves en fonction des critères sociaux.
On présente souvent sous l'angle de la prévention un système de
fichage qui, en fait, aboutit à une normalisation. C'est le projet GAMIN
qui tend à dépister les jeunes « à gros risques » afin de les
« protéger ». Ce sont les procédures de recrutement des enseignants
visant à écarter les individus « inaptes » en se fondant sur un point de
vue psychiatrique, sans que les critères d'aptitude aient été clairement
définis. Le contestataire ne sera-til pas éliminé sur des prétextes
pseudo-médîcaux ? Dans l'état actuel des choses, une telle évolution
ne peut qu'inquiéter.
11
Quelles que soient les intentions avouées, nous mettons en
question toute une conception de la médicalisation des
phénomènes d'inadaptation scolaire. La réforme Haby envisage le
point de vue du médecin comme déterminant pour décider si un
enfant est prêt ou non à affronter les difficultés de l'apprentissage de
la lecture au C.P.
Cette médicalisation remonte aux tests d'intelligence inventés par
Binet-Simon, au fameux Q.I. La critique s'est longtemps limitée aux
utilisations abusives du Q.I. en s'accompagnant de la recherche de
tests plus démocratisés (Nemi). Depuis quelques années une autre
critique (cf. M. Tort) s'attaque à la nature même de ces tests, à leur
caractère exclusivement idéologique et irréformable.
On explique parfois l'échec scolaire par des maladies bizarres
dénommées : dyslexie, dysorthographie, dyscalculie. Les tentatives
de réadaptation prennent souvent des allures d'orthopédie éducative
alors que la véritable solution serait de réadapter l'école aux besoins
réels des enfants.
De même nous ne pensons pas que la solution des difficultés
scolaires des enfants passe par une psychiatrisation de l'inadaptation.
L'utilisation du Quotient Intellectuel a plus souvent servi à étiqueter,
inférioriser, culpabiliser qu'à aider les élèves en difficulté. Les
références à la psychiatrie, dans le contexte de normalisation qui est
celui du système, contribuent également àinquiéter et à culpabiliser
les jeunes mais également les familles, notamment à cause du jargon
utilisé par les spécialistes.
Loin de nier l'importance des problèmes psychologiques (et c'est
ce qui nous pousse à rechercher une éducation thérapeutique) nous
critiquons le camouflage des problèmes sociaux en les traduisant
en termes de psychologie individuelle. Il est vrai que certains troubles
psychologiques, tout comme certaines maladies ou certains risques
d'accident, frappent en priorité certaines couches sociales, mais il est
malhonnête de confondre l'effet et la cause. Médicaliser l'inadaptation,
c'est en masquer les causes profondes alors que c'est seulement en
s'y attaquant qu'on peut espérer une amélioration réelle.
III.4. - L'IMPOSTURE DES CONTROLES
Tout l'édifice de normalisation et de sélection du système actuel
repose sur des contrôles qui doivent rester incontestés pour justifier le
postulat de compétence et de mérite. Aussi la contestation des
contrôles (notation, examens) est-elle celle qui est la plus mal
supportée.
Le non-conformisme des idées n'est pas toujours mal vu en milieu
universitaire car il fait la preuve du libéralisme du système mais dès
que se trouve en cause le système de contrôle, donc le système de
sélection, la répression ne se fait pas attendre. Qu'on se rappelle
l'affaire Lourau à l'université de Poitiers en 1974. Depuis des années
René Lourau fondait son enseignement sur une critique
institutionnelle du système et cette contestation était tolérée ; par
contre dès qu'il se solidarisa avec les étudiants qui refusaient le
contrôle, sous forme d'examen, d'un mode de formation incompatible
avec un tel contrôle, la réponse ne se fit pas attendre : R. Lourau fut
interdit de séjour à l'université de Poitiers dans les semaines qui
suivirent. Ceci montre bien que la contestation du contrôle
traditionnel est la clé de toute critique fondamentale du système,
le reste peut n'être que littérature.
Tout d'abord, que vérifie le contrôle ? En principe, il devrait vérifier
que l'élève tire bénéfice de l'éducation reçue et dans certains cas, qu'il
manifeste les qualités nécessaires pour continuer telles ou telles
études ou pratiquer telle profession. Or, on s'aperçoit en examinant de
près les contrôles qu'ils n'ont qu'un rapport lointain avec tout cela.
L'objectif proclamé par le système est de former « des têtes bien
faites plutôt que bien pleines » pourtant la plupart des épreuves
portent sur la capacité de restituer dans un temps donné ce qui a été
appris. On ne vérifie pas la façon dont l'élève réagit devant une
manipulation scientifique, devant un document historique ou
géographique, on lui demande de réciter. Même en mathématique le
contrôle porte plus sur l'utilisation de raisonnements appris que sur
l'attitude face à une situation. En français ou en littérature, il s'agit
moins d'aligner quelques idées que de prouver qu'on a assimilé les
techniques d'un genre particulier : la dissertation. Si les contrôles
vérifiaient véritablement ce que sont les élèves, il leur serait
inutile de se préparer aux examens qui seraient l'aboutissement
normal d'une formation.
De même, si l'examen prouvait un niveau de compétence, on
devrait être capable de le subir à tout moment, des années plus tard.
Or combien de bacheliers seraient à nouveau reçus cinq ou dix ans
après ? Cela prouve bien que ce type de contrôle ne mesure
absolument pas la culture générale (« ce qui reste quand on a tout
oublié » disent certains) mais la capacité de reproduire à un moment
donné un ensemble de notions apprises.
Mais, dira-t-on, ces notions sont indispensables. Peut-être mais il
existe des qualités beaucoup plus indispensables que les contrôles
ignorent totalement. Ainsi l'orthographe a une incidence sur la plupart
des examens alors qu'elle a une importance très relative pour la
plupart des gens dans la mesure où ils savent se faire comprendre
par écrit, même avec une lettre en plus ou en moins dans quelques
mots. Par contre il est nécessaire dans un grand nombre de cas d'être
capable de traduire dans un croquis, un schéma, une situation
complexe. Or le contrôle se borne dans ce domaine à la reproduction
de schémas appris ce qui est totalement différent. Rien ne contrôle la
capacité à prendre des initiatives, à faire face aux situations
imprévues, la capacité à travailler au sein d'une équipe ce qui est
pourtant nécessaire à la grande majorité. Non, la mémoire
orthographique est jugée plus importante que tout cela, à notre avis
parce qu'elle est plus sélective sur le plan social.
Il faut également parler du système des examens et des concours
qu'on présente souvent comme le rempart de l'égalité face au piston
et aux recommandations. Or, nous l'avons montré précédemment, les
chances ne sont pas égales avant l'examen, elles ne le seront pas
après puisque certains seulement pourront se payer le luxe d'un
redoublement. Quant à l'examen lui-même il est dominé par
l'arbitraire. Tout se joue en quelques heures. Peu importe la forme
personnelle du candidat le jour fatidique, peu importe la chance de
tomber sur un sujet plus ou moins approfondi, il suffit de quelques
heures pour voir s'écrouler le travail de toute une année et parfois
même, si on ne peut redoubler, celui de toute une carrière scolaire.
Devant le caractère profondément arbitraire et injuste des examens,
certains nous répondent qu'il est avant tout une épreuve pour le
caractère, ils révèlent sans s'en rendre compte la signification réelle
des examens : créer une tension dans la compétition individuelle où
les chances appartiennent aux candidats les mieux stimulés, les
mieux motivés et l'on sait pourquoi ils sont moins nombreux dans les
classes populaires. Cette analogie entre l'examen et l'épreuve
sportive tend à faire oublier que l'accès au podium ne signifie pas
dans le premier cas un simple honneur mais l'ouverture d'une carrière
(participer sans gagner n'a donc aucune signification). Et surtout il est
faux de dire que les meilleurs gagnent.
En effet la sanction des contrôles repose essentiellement sur les
notes et l'on continue à agir comme si on ignorait les études
scientifiques de docimologie. Il est prouvé depuis longtemps que le
même devoir peut être noté très différemment (parfois dix points
d'écart sur vingt), par plusieurs correcteurs même s'ils se sont mis
d'accord sur un barème d'évaluation. Ces résultats divergents ont été
observés pour des exercices de mathématique et à plus forte raison
pour des dissertations littéraires.
12
Même la double correction (d'ailleurs peu répandue ou réduite à la
double signature des correcteurs), n'apporte pas de solution à ce
problème ; si deux correcteurs sont d'accord sur une note, cela
prouve-t-il qu'un troisième le serait aussi ? Et s'ils sont en désaccord,
lequel des deux a raison ? La moyenne des deux notes est-elle plus
juste ? On nage dans l'aléatoire.
Plus grave encore, des études ont montré que le même correcteur
attribue à plusieurs jours d'intervalle des notes différentes à la même
copie selon son humeur ou sa fatigue personnelle, selon les copies
qu'il a lues auparavant. Il ne s'agit là que de réactions humaines
normales et l'on ne peut le reprocher à aucun enseignant. Mais le
scandale c'est la confiance absolue accordée à la notation alors que
toute étude de la question prouve le contraire. Et pour convaincre
ceux qui croient malgré tout à la parfaite rigueur de leur notation,
proposons-leur un contrôle simple (c'est bien leur tour) : leur donner à
corriger un lot de copies qu'ils ont corrigé l'année précédente en
recopiant les textes des élèves en respectant scrupuleusement
l'orthographe et la disposition mais en empêchant seulement de
reconnaître l'écriture et le nom des élèves et bien sûr les annotations
précédentes.
La notation essaie de se faire passer pour rigoureuse en évaluant au
demi-point près, en établissant des coefficients hiérarchisant les
différentes matières, en faîsantdes moyennes au centième près. En
réalité elle se contente de traiter mathématiquement des évaluations
subjectives et rien ne vient corriger l'arbitraire. Multiplier les notes
revient tout simplement à maintenir à longueur de trimestre la tension
de l'examen. On sait que c'est le système utilisé par les sections les
plus élitistes (voir les « colles » des classes préparatoires aux
grandes écoles) pour justifier la sélection. Les meilleures chances
appartiennent à ceux qui surmontent le mieux cette tension
permanente. Les jeunes loups ont la priorité et c'est ainsi que le veut
le système : la compétence profonde compte moins que la rage de
gagner en se pliant inconditionnellement à la règle du jeu. Il suffit de
lire les comptes rendus des jurys d'agrégation ou des concours les
plus élevés où l'on critique sévèrement la formation des étudiants
ayant franchi les barrages précédents : le but des examens et des
concours n'est pas de contrôler objectivement mais d'assurer la
reproduction du système par l'accession de quelques-uns et
l'échec du plus grand nombre.
Nous ne pouvons terminer cette critique du contrôle sans critiquer
celui que subissent dans l'arbitraire le plus total, l'ensemble des
enseignants. Le système d'inspection fondé sur des visites
ponctuelles suivies d'un rapport et d'une note a prouvé son caractère
infantilisant sans aucune valeur de contrôle.
III.5. - REPARTITION DES RICHESSES,
APPROPRIATION DES SAVOIRS,
PARTAGE DES POUVOIRS
En fait l'égalité des chances au niveau de l'éducation est le leurre de
la société capitaliste « libérale ». La publicité pour la réforme Haby
proclame qu'il existe désormais des chances égales dans tous les
cartables, ce qui rappelle la formule célèbre et mensongère : « Tout
soldat a dans sa giberne son bâton de maréchal» »et le mythe du
travailleur consciencieux qui, à force de persévérance, devient chef
d'entreprise.
Pour nous la remise en question du système éducatif est liée à celle
du système social et économique. L'école est dépendante du mode
de production : c'est un appareil d'Etat. Elle est un instrument du
pouvoir d'Etat : elle vise à soumettre l'enfant à une idéologie et à lui
donner une place dans le processus de l'économie capitaliste et de
ses fins.
Dans la production, la division du travail, l'apprentissage de journée
réglée par des horaires stricts, sont des fonctions indispensables,
pour la reproduction du système. De même, à l'école, le système se
perpétue par l'enseignement morcelé en matières fondamentales ou
secondaires, enfermées dans des horaires précis et immuables.
Nous dénonçons cette aliénation et cette exploitation.
Nous croyons la justice sociale incompatible avec une économie
d'exploitation et de profit et nous attaquons le mythe de l'égalité des
chances. Mais c'est également pour cette raison que nous refusons
d'isoler le problème des contenus enseignés de celui du mode
d'appropriation de ces contenus et nous pensons qu'il est nécessaire
de mener sur le plan de l'éducation, un combat analogue à celui qui
concerne la répartition des richesses et le partage des pouvoirs. Se
contenter de revendiquer un relèvement général du niveau du savoir
serait aussi illusoire que de se limiter à des revendications salariales
sans se donner les moyens de maîtriser l'économie.
Une conception largement répandue dans les milieux culturellement
privilégiés, y compris ceux qui se veulent et se croient sincèrement
progressistes, voudrait que l'accroissement de la richesse
culturelle au plus haut niveau soit un facteur systématique de
progrès pour l'ensemble de la population. Au risque de déplaire, nous
affirmons avec force que cela n'est pas plus vrai que sur le plan
économique et que, si l'on ne reconsidère pas le mode
d'appropriation des savoirs, cela tend au contraire à accentuer
les inégalités et à renforcer les pouvoirs d'une minorité.
Les travailleurs le savent : chaque fois qu'ils revendiquent un autre
mode d'appropriation des richesses et un autre partage des pouvoirs
dans les entreprises, on leur répond : « Bien sûr, il est nécessaire de
réduire les injustices mais c'est le développement général de la
richesse qui relèvera les niveaux de vie et atténuera les inégalités ! »
Or cette argumentation est fausse et ne vise qu'à préserver les
privilèges. De la même façon nous récusons les arguments de ceux
qui reconnaissent les inégalités du système actuel mais refusent au
nom du nécessaire « haut niveau » culturel de remettre en cause le
type d'appropriation des savoirs, les examens traditionnels, la
formation des enseignants.
Pas plus que les travailleurs ne veulent l'appauvrissement
économique, nous ne visons à l'appauvrissement culturel mais nous
refusons de laisser à une minorité la plupart des richesses, des
savoirs et des pouvoirs. C'est sur cette remise en question
fondamentale que doit se fonder, à notre avis, une autre conception
de l'éducation.
Conclusion
de cette analyse critique
Cette analyse ne nous résigne pas à l'abandon. Pas plus que les
travailleurs n'abandonnent le combat social dans des circonstances
difficiles, nous n'avons l'intention de baisser les bras. Certes ce serait
une illusion grave de croire qu'un changement d'éducation conduirait
à un changement de société. Mais nous refusons également l'illusion
inverse attendant d'un changement d'orientation politique la
transformation presque magique du système éducatif. Il ne peut y
avoir de révolution politique que sous-tendue par une révolution
éducative et culturelle et c'est à celle-là que nous travaillons sans
tarder.
Parce que nous sommes opposés à tout endoctrinement, à tout
conditionnement, nous n'hésitons pas à dire que notre combat
quotidien pour une autre éducation s'inscrit dans une
perspective politique et sociale. Contre un système éducatif et
social qui incarne le conditionnement, la hiérarchie, l'obéissance, la
compétition, la promotion individuelle, l'aliénation, la propriété et le
profit, nous voulons en promouvoir un dont les valeurs soient l'esprit
critique, le partage des responsabilités, l'initiative, l'entr'aide, la
coopération, l'épanouissement personnel, le partage.
Mais nous le savons, les mots appartiennent à tout le monde et les
plus réactionnaires n'hésitent pas à se parer des idées les plus
généreuses. Freinet reprenait souvent une phrase de Barbusse :
« Les paroles qui ne sont que des paroles sont presque des
mensonges » ; aussi allons-nous montrer quelle réalité nous mettons
dans nos orientations éducatives.
 
publié dans l'Éducateur en novembre 1978