- Perspectives de L'Education
Populaire
- 1978
-
- Sommaire
- Première partie :
- ANALYSE DU SYSTÈME ÉDUCATIF ACTUEL
- I.- Education et société 1
- Il.- Les échecs scolaires 3
- III.- Le mythe de l'égalité des chances et
l'illusion 9
- du soutien
- Deuxième partie :
- LES ORIENTATIONS FONDAMENTALES
- DE NOS PRATIQUES ÉDUCATIVES
- 1. Les droits et les besoins des enfants et des adolescents 13
- 2. Une éducation par la réussite 15
- 3. Une éducation du travail 16
- 4. Le respect de l'identité personnelle et de la
diversité 18
- 5. Le besoin de s'exprimer librement et de communiquer 19
- 6. La responsabilité coopérative 21
- 7. Un autre mode d'appropriation des savoirs 24
- 8. L'analyse critique du réel 26
- 9. Une autre conception des programmes et des contrôles
27
- 10. D'autres techniques et d'autres outils pédagogiques
29
- Troisième partie :
- QUELQUES ASPECTS DES PRATIQUES ÉDUCATIVES
- DE LA PÉDAGOGIE FREINET
- Apprentissage de la lecture 33
- Observation de la langue des enfants 36
- Orthographe 37
- Correspondance interscolaire 38
- Musique 39
- Création manuelle et technique 39
- Mathématique 40
- Techniques audiovisuelles 41
- Architecture scolaire 44
- Pratiques d'équipes pédagogiques 45
- Quatrième partie :
- NOTRE STRATÉGIE ET NOS REVENDICATIONS
- I. - Eléments d'une stratégie 49
- Il.- Revendications de l'I.C.E.M. pour une éducation
- Populaire 61
- Au-delà des revendications, mener une action
quotidienne
- à la mesure de nos exigences 68
- VOUS AVEZ LA PAROLE 71
- En couverture : photo Pierre Allard - I.P.N.
- Avant-propos
- Ce numéro spécial de l'Educateur fait le point
actuel de nos recherches sur l'éducation populaire.
- Lorsqu'au congrès de Bordeaux en 1975 fut mis en
chantier ce travail, nous nous donnions pour but :
- - d'actualiser les perspectives idéologiques et
théoriques de la pédagogie Freinet et du mouvement
de l'Ecole Moderne,
- - de les préciser en fonction d'une
société de type socialiste, impliquant une
conception autogestionnaire de l'école remettant en
- cause les valeurs du système actuel, notamment la
division du travail intellectuel et manuel, les notions de
handicaps socioculturels
- et de pouvoir hiérarchique,
- - de relancer et de promouvoir travaux et réflexions
sur la base de nos pratiques éducatives,
- - de confronter nos analyses avec celles des parents et
travailleurs organisés, des syndicats, associations et
partis,
- - de dégager des orientations stratégiques et de
choisir les terrains de lutte prioritaires,
- - de rechercher toutes les convergences avec ceux qui dans
tous les domaines, éducatif ou autres, mènent des
actions de rupture
- avec le système actuel.
- Le document qui suit se veut un outil de travail militant
à trois niveaux :
- - approfondir le débat au sein du mouvement
- - permettre la confrontation avec des militants d'horizons
divers
- - préparer, grâce aux enrichissements
apportés lors de ces confrontations, la rédaction
d'un livre sur ce sujet qui sera une nouvelle
- étape de notre réflexion.
- Cette publication dans l'Educateur n'est donc pas un point
final mais une étape de notre recherche. La
rédaction actuelle vise
- d'abord un public militant qui est confronté
quotidiennement avec des situations socio-politiques du même
ordre. Ce n'est que par la
- convergence de ces analyses et de ces actions militantes,
qu'on peut espérer une sensibilisation et une mobilisation
de l'opinion
- publique tout entière. Il s'agit donc d'un outil pour
une politique d'ouverture.
- Dans l'état actuel de nos travaux, nous proposons aussi
ce document comme outil de réflexion interne de
confrontation de nos
- actions quotidiennes et dont le prolongement doit consister
dès maintenant en synthèses théoriques et
pratiques. Concrètement
- cela se traduira par la publication d'ouvrages dans une
collection d'ouvrages dans une collection « Pour
l'éducation populaire ».
- Le chantier P.E.P.
- Le groupe de travail qui a mis au point ce document
était animé par Jacky Chassanne et Michel
Barré et réunissait Marie-Noëlle
- Bonnisseau, Michèle Bouvet, Lucien Buessler, Claudine
Capoul, Andrée Clément, Liliane Corre, Jacques
Coudray, André Dejaune,
- Michèle Delcos, Liliane Duquesne, Alain Eyquem,
Pierrette Ferrandi, Simone Heurtaux, Robert Lavis, Paul Le Bohec,
Pierre
- Lespine, Alain Mary, Christian Poslaniec et Pierre Yvin. Il a
bénéficié des apports collectifs d'une
trentaine de groupes
- départementaux de l'I.C.E.M. comme de la plupart des
commissions de travail et d'un grand nombre de contributions
individuelles.
- Qu'ils en soient tous remerciés.
- 1
- Lorsque C.Freinet, il y a un demi-siècle, dressa une
critique sévère du système éducatif et
jeta les bases d'une autre
- éducation, il se heurta bien vite aux attaques des
forces réactionnaires et à la répression
administrative qui le déplaça
- d'office à Saint-Paul-de-Vence, Mais cela
n'arrêta pas son action. Peu à peu se
rassemblèrent autour de lui des
- milliers d'éducateurs (ils ont choisi ce nom car ils
refusent d'être de simples distributeurs de savoir) de tous
les niveaux
- de l'enseignement public, de la maternelle à
l'université. Ils ont créé l'Institut
Coopératif de l'Ecole Moderne qui poursuit
- la recherche et lutte pour une transformation profonde du
système éducatif.
- Sans attendre les changements à long terme qu'il sera
nécessaire d'entreprendre, ils s'efforcent de changer le
style du
- travail scolaire, d'instaurer d'autres relations que
l'autorité et le cours magistral, d'articuler le savoir sur
le VÉCU des
- enfants, de donner aux jeunes le droit de s'exprimer et de
prendre des responsabilités. Ils agissent pour que
- l'école devienne autre chose qu'un lieu de contrainte,
d'ennui, d'aliénation. Leur pratique éducative dont
cet
- avant-projet se veut l'illustration, est une
réalité quotidienne qui permet d'entrevoir ce que
pourrait être l'éducation
- populaire.
- L'école, d'ailleurs à elle seule, ne peut offrir
les changements que nous souhaitons. Ceux-ci concernent tout
autant les
- familles, les organisations populaires, les jeunes, c'est
pourquoi nous nous adressons à eux. Témoignage d'un
courant
- significatif de l'éducation moderne, ce texte est
soumis à la réflexion de tous ceux qui luttent
contre tout système qui
- exploite et aliène les travailleurs.
- Première partie
- ANALYSE DU SYSTEME EDUCATIF ACTUEL
- 1- Education et société
- I.1. - LA REPRODUCTION SOCIALE PAR L'ÉDUCATION
- En 1924, Freinet dans un article de Clarté : «
Vers l'Ecole du
- Prolétariat » dénonçait
l'endoctrinement idéologique de l'école.
- « Désormais, sous les grands mots de justice, de
fraternité, de patrie
- ou d'humanité, se cachent les vrais mobiles d'action :
les intérêts
- capitalistes. »
- La pseudo-neutralité, dont se réclame
l'école publique, par rapport à
- l'école confessionnelle, n'a servi qu'à masquer
ses objectifs véritables.
- «... Il nous reste, hélas ! trop ancrée
encore dans les esprits,
- l'hypocrite illusion d'une école qui concilierait par
sa neutralité, toutes
- les théories pédagogiques et sociales, d'une
école au service des
- enfants, alors qu'elle n'est en réalité, comme
toutes les écoles, qu'au
- service exclusif de la classe qui la crée et qui
l'administre, illusion qui
- pousse les prolétaires eux-mêmes à
défendre une organisation dans
- son essence antiprolétarienne.» Ainsi s'exprimait
encore Freinet, en
- avril 1931, dans L'Educateur prolétarien.
- Plus de quarante ans après, qui peut nier
l'endoctrinement
- idéologique par l'école ?
- En effet, c'est notamment par le système
éducatif que les
- sociétés assurent leur continuité.
Lorsque le système socioéconomique
- est suffisamment stable, l'éducation peut être
laissée aux
- familles et aux groupes professionnels qui reproduisent
naturellement
- les structures sociales et les traditions culturelles et
politiques. Par
- contre dès que ce système évolue,
l'éducation apparaît comme l'un
- des moyens de maîtriser cette évolution et de
favoriser certains
- groupes sociaux par rapport aux autres. D'où
l'intérêt que lui ont porté
- les églises, le patronat puis l'Etat.
- Il ne faudrait pas limiter cet intérêt pour
l'éducation à la seule
- institution scolaire mais également à tout ce
qui permet un
- encadrement des jeunes (patronages, mouvements de jeunesse,
- clubs sportifs, etc.). Il faut se souvenir en effet que le
fascisme a plus
- pesé sur la jeunesse allemande par le biais des
Jeunesses
- hitlériennes que par celui de l'école. Ajoutons
à cela le souci de
- recruter à un âge plus précoce les
apprentis (loi Royer), les conscrits
- (loi Debré sur le service militaire) en espérant
qu'ils seront plus
- malléables.
- L'intérêt témoigné à
l'encadrement des jeunes (soutien accru à
- l'enseignement privé, tentative de main-mise du
patronat sur les
- enseignements techniques et universitaires, politique
d'encadrement
- sportif axée vers la compétition, actions «
éducatives » des C.R.S.,
- des armées auprès des jeunes), montre que le
concept d'éducation
- est loin d'être neutre.
- Ce n'est pas seulement par la sélection au sein de
l'institution
- scolaire que le système éducatif aide à
reproduire les structures
- sociales, c'est à travers tous les détails de
son fonctionnement.
- Chacun d'eux a une portée politique.
- Nous ne pouvons pas analyser le système éducatif
comme un
- mécanisme abstrait totalement indépendant des
pratiques et des
- attitudes quotidiennes des parents et surtout des enseignants.
Car
- c'est nous, enseignants, que le système de
ségrégation et de
- sélection utilise pour le faire fonctionner, c'est de
nous qu'il attend que
- nous notions, classions les élèves, que nous les
fassions redoubler
- selon des pourcentages qu'il a établis d'avance. C'est
par nous qu'il
- impose des rythmes d'apprentissage, des méthodes
d'acquisition, une
- idéologie paternaliste, sexiste, etc.
- Quelles que soient les déclarations
ministérielles et les instructions
- officielles, le système se sert des enseignants pour
fonctionner sur les
- bases suivantes :
- - Le travail scolaire est une corvée obligatoire
puisqu'il faut s'habituer
- à accepter l'ennui, l'effort sans perspective et
à renoncer à tout
- plaisir :
- 2
- - Le système est fondé sur l'obéissance,
elle-même issue de la peur
- (les élèves doivent craindre le maître qui
craint l'inspecteur qui craint
- le recteur, etc.) ;
- - L'expression est bloquée, la communication interdite
pour limiter tout
- risque de contestation ;
- - L'esprit critique est sans cesse étouffé par
le dogmatisme
- (apprentissage mécanique, respect total du texte
écrit, non remise en
- cause de la parole du maître) ;
- - L'individualisme est stimulé par la sélection
et la concurrence (notes,
- classements, concours, sports de compétition).
- Parce qu'elle craint sa propre remise en cause, l'école
escamote
- l'analyse du réel, s'efforce de donner aux jeunes
l'habitude de vivre
- par procuration au lieu de s'engager résolument dans le
présent ;
- parce qu'elle est au service d'une économie de profit
elle organise la
- sélection par l'échec.
- TRANSFORMER L'ÉCOLE, ce n'est pas simplement lui
assurer
- les meilleures conditions de fonctionnement,
démocratiser
- l'accès des sections supérieures, C'EST REMETTRE
EN
- QUESTION tout ce qui lui permet de reproduire les rapports
- sociaux de domination et d'exploitation.
- Critiquer le système actuel, ce n'est pas seulement
condamner une
- structure, c'est aussi refuser d'en être les complices.
- I.2. - LA CONDITION DES JEUNES
- DANS NOTRE SOCIETE
- La technique habituelle des gouvernements qui se sont
succédé
- depuis vingt ans est de prétendre que, si tout n'est
pas parfait, la
- situation ne cesse de s'améliorer et ils citent pour
preuves quelques
- indices parcellaires que démentirait une étude
globale. Cette
- technique a beaucoup servi et s'il est un domaine où
elle a trompé
- bien des gens, c'est celui de la condition des jeunes dans
notre
- société.
- « De quoi les jeunes auraient-ils à se plaindre ?
pensent beaucoup
- d'adultes. N'ont-ils pas plus de chance que nous n'en avions
à leur
- àge, nous qui avons dû trimer dès quatorze
ans, parfois avant, nous
- qui n'avions pas comme eux des loisirs, des jouets, des engins
- motorisés de plus en plus coûteux, de l'argent de
poche ? De nos
- jours ne peut-on pas plutôt dire que l'enfant est roi ?
»
- Nous ne mettons pas en question les difficultés
rencontrées lorsqu'ils
- étaient jeunes par les adultes d'aujourd'hui mais ne
jugent-ils pas trop
- vite en se fiant au seul bien-être matériel ? Or
c'est l'argument qu'on
- oppose sans cesse aux travailleurs : « Il y a vingt ans,
vous n'aviez ni
- téléviseur, ni réfrigérateur, ni
voiture, donc vous êtes plus heureux
- qu'alors » et chacun sait que ces biens de consommation
peuvent
- masquer une aliénation accrue, des conditions de vie et
de travail
- dégradées, une insécurité plus
grande.
- Peut-on croire sincèrement que si notre
société était organisée
- pour l'accueil des jeunes, se produirait la situation actuelle
sur le
- marché du travail où la majorité des
chômeurs ont moins de 25
- ans et parmi eux deux tiers sont de jeunes femmes ? De tous
temps
- ce sont les groupes sociaux les plus défavorisés
qui ont fait les frais
- des crises. De toute évidence la conjoncture actuelle
met en lumière
- la situation des jeunes, celle des femmes (les jeunes filles
cumulant
- les deux handicaps), celle des travailleurs immigrés.
- La mobilité de l'emploi, le rejet vers les quartiers
périphériques des
- logements sociaux ont fait éclater le groupe familial
élargi qui
- réunissait souvent dans un même quartier
grands-parents, oncles et
- cousins et de ce fait, ont diminué les recours en cas
de défaillances
- momentanées ou définitives des parents.
L'absence de solutions
- éducatives pour la garde des jeunes enfants, la
détérioration des
- conditions de travail et de transports nuisent de plus en plus
aux
- relations entre adultes et enfants.
- Au niveau des possibilités d'activités libres,
la spéculation foncière a
- raréfié les espaces verts, devenus pelouses
interdites, et supprimé les
- terrains vagues qui constituaient autrefois les «
terrains d'aventure »
- des petits citadins. L'automobile a interdit aux enfants non
seulement
- les chaussées trop dangereuses mais les places et les
trottoirs
- devenus parkings. Les constructions collectives
généralement mal
- conçues, mal sonorisées, limitent la place des
enfants à un bac de
- sable et à un toboggan. En milieu rural la campagne
s'est rentabilisée,
- laissant de moins en moins de place aux enfants. D'ailleurs
quand
- pourraient-ils en profiter lorsque le ramassage scolaire les
éloigne de
- chez eux la plus grande partie de la journée ?
- L'appauvrissement global du milieu éducatif, les
phénomènes de
- concentration dans les grands ensembles (et même dans
les zones
- dépeuplées, par le biais du ramassage) rendent
de plus en plus
- difficile les activités autonomes des enfants et des
adolescents. D'où
- le refuge passif devant la télévision qui
contribue à l'instabilité et à
- l'intériorisation de la violence. Les activités
encadrées sont mal
- acceptées si elles rappellent l'encadrement scolaire.
Quant à la
- misère sexuelle et affective, si elle n'est pas
spécifique des jeunes,
- elle les atteint plus durement par les interdits et les
impossibilités
- auxquels ils se heurtent du fait de leur âge.
- Cette situation générale se traduit à un
âge de plus en plus précoce
- par des réactions de refus et de révolte. Ce qui
est dramatique, c'est
- l'ampleur des réactions de fuite, des comportements
suicidaires. Il y a
- certes les suicides vrais, beaucoup plus nombreux qu'on ne le
dit,
- mais surtout les comportements d'indifférence à
la mort se traduisant
- selon les cas par la violence gratuite, la recherche
délirante du
- danger, la fuite dans les drogues.
- Le pouvoir tente de marginaliser ces phénomènes
et de montrer que
- la majorité des jeunes sont contents de leur sort. Mais
tous ceux qui
- vivent à leur contact permanent savent qu'ils
ressentent un malaise
- profond de la situation qui leur est faite à
l'école, dans la rue, chez eux
- et s'ils ne le manifestent pas dans des actions
désespérées, ils
- réagissent par l'instabilité ou la
passivité. Et l'on ne règlera pas un
- problème aussi profond par des mesures de
répression brutale ou de